Nathalie Quintane : Ces Elvis ne sont pas très pop et pas très hantés

Ce texte de Nathalie Quintane ouvre mon premier catalogue monographique publié en juin 2000 aux éditions Confluences à Bordeaux.

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1. Ian Morrisson Real


- Il faut cumuler un nombre considérable d’années avant de se convaincre que Ian Morrisson est réel.

- Au commencement, Ian Morrisson, qui n’est perçu que par sa voix, n’est pas très vrai.

- Quand la voix de Ian Morrisson se juxtapose au visage de Ian Morrisson pris en photographie, la réalité du tout s’éloigne d’autant.

- Car la considération de la voix de Ian Morrisson exige une concentration non-divisible (elle ne peut être dirigée, de surcroît, vers sa photographie).

- Tandis que Ian Morrisson chante, sa bouche ne bouge pas, sur sa photographie.

“C’est ici que connaissant l’adresse où la réception serait donnée, je suis monté au balcon par la gouttière et j’ai sauté à l’intérieur: Alan (Stivell) était au fond. Je tends l’index: “Toi, Alan, il y a longtemps que je voulais te voir!”, et à Baez: “Madame, you’re guard as well as the Queen of England.” A ce moment, les vigiles m’ont refoulé.”



2. Marig ar Pollanton


- Voici Bruce Willis.

- Notre reconnaissance a priori du visage de Bruce Willis est aussi peu évidente que la répétition et la pénétration des Marig ar Pollanton.

- Bruce Willis = Marig ar Pollanton.

- Cependant, par la grâce de la duplication et de l’accessibilité de la photographie du visage même de Bruce Willis, le nom Bruce Willis nous devient aussi lisible que le mot chaise, et ses traits aussi transparents que l’objet.

- Bruce Willis peut incarner, ou non, Bruce Willis.

- Le plus souvent, dans les photographies de lui qui nous sont accessibles, il n’incarne pas Bruce willis (il incarne un autre, il ne s’incarne pas - non qu’il se réduise à l’extrême afin de laisser à l’autre son incarnation ni qu’il se dilate, d’ailleurs).

- Le visage d’O.B incarnant Bruce Willis incarnant un autre a presque la transparence des traits du Bruce Willis par nous connu.

- Si je tâche de superposer le visage d’O.B à celui de B.W, un morceau d’oreille dépasse, une épaule se tient en retrait.

- Le visage de Bruce Willis devient alors opaque,

“ Je me suis installé en Jean-Michel (les moustaches, cheveux gras, carton) à la sortie de la Kunstverein de Stuttgart; les gens étaient obligés de passer devant moi pour aller au vernissage. Ils passaient sans trop regarder. “ Was machen sie, bitte?! Es ist verboten hier zu stehen bleiben”; c’est là que les flics sont arrivés*.


3. Suite sudarmoricaine

- Les soldats se tiennent co

- C’est l’année où Nathalie Cardonne chante en robe imprimée dans la poussière provençale la présence de Che Guevara.

- “Che Guerava”, dit ma belle-mère, qui n’arrive pas à prononcer ce nom.

- C’est en effet la photo de Che Gerava qu’O.B reproduit en scotchs gris, beige, blanc et noir, mat ou brillant.

- Ainsi est aussi la nature de la présence de Che Guevara en nous.


“J’étais invité à Paris VIII- Saint-Denis-Vincennes, je faisais plutôt rire les étudiants, je les amusais, et puis là, je leur ai montré mon sperme en crottes de nez et poils de bitte** et je leur ai dit: “parce que si

Il sera comme un âne sauvage; sa main sera contre tous, et la main de tous sera contre lui; et il habitera en face de tous ses frères. Genèse 16:12 (version de Louis Segond).


4. Pop Plinn

- Les photographies aident-elles à penser, sont-elles penser?

- Peut-être, pense peut-être celui qui intitula “Passion de Victor Ségalen” une série d’entre elles.

- La photographie se tient debout au même titre qu’un texte et elle est parcourue de signes - tombeau, stèle.

- Les photographies sont nos prothèses cervicales.

- Mais prothèses à la manière du “Mouleworker”, appareil à se sentir belge (mieux vaut se sentir belge que ne pas se sentir du tout).

Mort = Che Guevara
Pris au moment de la mort = Asanuma Inejiro, assassiné en 1960
Condamné à mort = Xavier Boussiron en Lewis Payne

- Le sujet de la photographie est la photographie elle-même, dit-on de préférence.

- Le sujet de la photographir est donc l’immobilisation du mouvement.

- Un mort ne bouge pas.

- Le sujet de la photographie est donc par excellence un mort qui ne bouge pas.

- Il s’agit de reconstitutions de photographies.

en rephotographiant
en sculptant
puis photographiant la sculpture inspirée d’une photographie
(photo + sculpture + photo = triple paralysie).

- Mais c’est une photographie mouleworkerisée, une photographie faite dans l’effort de se sentir plus belge, c’est-à-dire de se sentir plus.

- La photographi˝e sculptée de l’exposition du corps de Guevara est placée dans l’ombre d’une chapelle, dans la grotte grottesca, du latin crypta, crypte.

- La sculpture en scotch rend la photographie grotesque en moi - non le sujet de la photographie, mais la photo même, dupliquée en cliché et par cela mésusée, inappropriable.

- Le passage par le scotch me rend la photographie, comme le “Mouleworker” me rend à moi-même, belge.



5. Reflets

- Quand le flic est en flic, le flic est un flic avant d’être un homme.

- En tant que flic le flic mésuse de sa qualité d’homme.

- Le flic est à l’homme ce que le cliché est à la photographie.

- O.B fait du politique en posant face à lui le flic en tant que tel.

- Ce flic en tant que tel n’est pas mouleworkerisable.

- Il est donc important, bien que l’art contemporain ne soit pas une cellule de création autonome et n’ait aucun intérêt à se conserver solitaire en soi-même, que le flic - ou toute instance dictante/répressive - n’ait pas voix dans l’art.

- Il ne s’agit pas de le scotomiser, mais de le frapper - de le marquer, pour le repérer.



6. Ian Morrisson Reel

- Au fond, entouré de quelques camarades, O.B danse la gavotte avec un maximum d’écho.

- La gavotte, en son temps, donna envie de faire sauter des préfectures.

- Regardant la photographie de Bettina Rheims, Bérard et Blanckart découvrent Chirac en cerf puissant.

- Peu après, O.B accomplit Chirac en cerf puissant.



- Jacques Chirac est, en scotch: c’est un J.Ch. viril mais maladroit.

- L’autorité de l’Etat*** est sexuelle, adhésive, et gauche.

- En faisant, à l’image, sauter l’habituelle bibliothèque, Chirac a fait sauter sa tête mais mis en valeur sa taille.

- C’est cette taille que nous épousons devant le château de Bity, et que O.B affuble d’un énorme cul républicain.

- C’est ce cul de la République qu’il nous invite à contempler quand il crie: “Mitterand à Vichy!” pendant la commémoration du cinquantenaire de la rafle du Vel’ d’Hiv’ en 1992.





7. Tri Martolod/Triple Elvis

- Ces Elvis ne sont pas très pop et pas très hantés.

- Icône pop = l’emballage emballant,
cependant

- Ici, l’emballage (le matériau) - de l’Eskimo/Appolo au Che - devien

- Le sculpteur O.B n’est pas un poète-potier.

- C’est une identité (le personnage: Elvis, Che) qui s’emballe, re-fictionné par la surface.

- Le scotch est une technique de surfaces, superposées/juxtaposées, croit-on (bande adhésive sur bande adhésive sur bande adhésive).

- Le scotch est une surface de grandes surfaces.

- B.O pose en Balzac vu par Rodin, non en Rodin, préférant l’autorité du personnage à l’auteur en personne.

- La photographie(1) diffuse (dilapide/dissipe) de l’identique.

- La sculpture (classique) expose une pâte et une patte.

- Triple Elvis, ie. la seconde court-circuitée par la première, et réciproquement.

- Là où la sculpture défait la photo, la photo déclasse la sculpture.

- Dedans le dehors, il y a encore du dehors puis du dehors puis du dehors (ce que dit Warhol).

- Le dehors n’annonce aucun autre dehors plus climatérique ou désolé (l’Etant a une petite mine depuis l’entre deux guerres), mais collant à soi-

- Ce n’est pas qu’il se dédouble mais, n’étant pas toujours très prêt, on ne peut guère familièrement lui taper sur l’épaule (ce n’est pas un pote).

- Ainsi des sculptures d’O.B: si elles ne sont pas hiératiques, ce ne sont pas des potes non plus.

- Le public n’est pas invité à leur serrer la main, à en créer lui-même avec des rouleaux mis à disposition: l’art ne crée pas plus qu’avant du lien, il sépare, il secoue et, comme le sparadrap du capitaine Haddock, on peut s’en débarrasser en le collant à son voisin.




(précisions)
* O.B. n’a pas eu affaire aux flics à Stuttgart, mais à Berlin, au Künstlerhaus Bettanien, alors qu’il était déguisé en Homme Invisible, “double spectaculaire de Jean-Michel le SDF”.

** O.B. n’a pas, “à proprement parler de poils sur la bitte, à la différence de Raspoutine qui passait pour en avoir jusque sur le gland, en quoi résidait, dit-on, le secret de son maléfique et légendaire pouvoir d’envoutement sexuel sur les femmes, à commencer par la tsarine Alexandra Fedorovna”.

*** “ C’est la personnalisation du régime et non l’autorité de l’Etat qui est mise en question”; O.B. serait donc plus proche du démocrate hyperactif que de l’anarchiste caractériel (?).


(1) le portrait, auquel O.B. s’intéresse essentiellement.

Les intertitres sont tirés de la compilation Alan Stivell/Master Série.
Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,