Jean de Loisy. Avis de coup de vent.

Ce texte inédit sur mon travail a été écrit par Jean de Loisy en 2005 à l’occasion de ma participation au Prix Marcel Duchamp 2005.

Avis de coup de vent


Mu par son intranquillité, Olivier Blanckart poursuit les images pour rendre justice au réel et sauver ce qu’il peut de l’effondrement des significations.
Pour restituer aux évènements, à l’histoire, une vérité que l’image désamorcée par son déferlement est désormais impuissante à manifester.
En cela il y aurait dans le projet d’Olivier Blanckart la volonté de prouver que l’art possède encore, en dépit de sa fin annoncée depuis deux siècles comme en dépit de sa compromission avec la société de
l’entertainment, une efficacité, un poids qui peut agir sur nos vies.

Les stratégies qu’il emploie à ces fins sont selon les circonstances, drolatiques ou élégantes (rare), émouvantes ou énervantes, grossières, kitsch ou raffinées et parfois, discrètes (très rare). Ces qualités sont tactiques c’est dire qu’elles n’appartiennent pas au style mais plutôt à une panoplie dont les éléments, qu’ils soient épistolaires, artistiques, politiques vont du fusil à pompe (BAZOOKA ?) à la sarbacane selon l’exigence des situations.
Sa culture aigüe de la photographie, qu’il aborda très tôt en autodidacte, bien avant d’avoir pu se faire une idée de l’art contemporain, nourrit l’ensemble de son travail. Ses performances, ses sculptures et ses photos sont les unes comme les autres habitées par le désir de déconstruire les ressorts du visible, grâce à sa subtile maîtrise de la sémiologie des images.

Qu’il se transforme en Jean-Michel personnage S.D.F.(homeless) qu’il inventa en 1991 et qui perturbait les réunions savantes du milieu de l’art en intervenant, malodorant, munis de sacs, de tract et faisant la manche avec un boniment issu des textes théoriques de Kosuth. Ou qu’il se photographie en Sartre , Klein ou Guy Debord, ou encore qu’il représente en trois dimensions la fameuse photographie de Che Guevarra mort, à chaque fois il actualise le sens de ces icônes en révélant les sous-entendu qui les bâtit.
Cet artiste agité, donne ainsi un nouveau sens à la notion de turbulence. Ce qualificatif adressé aux enfants insoumis est là à prendre au sens physique, Olivier Blanckart crée des turbulences autour du visible qui mettent en crise les représentations donnant ainsi de nouveaux points d’appui à notre conscience.

Jean-Michel-le-SDF (homeless) était véritablement une re-présentation de l’invisibilité de la scène ordinaire du sans abri. Les mendiants de toutes les capitales d’Europe ont un style conventionnel interminablement ressassé : Le carton, le texte au bic, la voix ânnonant un texte stéréotypé, le visage, l’âge, les similitudes dramatiquement répétées d’une rue à l’autre d’une ville à l’autre renforcent l’anonymat voir l’invisibilité de la détresse.

Olivier Blanckart ainsi transformé mendie à l’entrée d'une Université St Charles a Paris en l'occurrence– dans laquelle il avait la veille présenté son travail.
Le lendemain aucun de ses auditeurs de la veille ne le reconnut. La détresse rend invisible. Il en va de même des images de notre siècle.

En 1999 Henri Cartier Bresson refuse que son portait par Kertesz figure dans le Remix de la pochette des Beattles Sargent Pepper qu’ Olivier Blanckart prépare pour la Biennale de Lyon. Qu’à cela ne tienne, voici l’artiste utilisant la scénographie s'autoportraiture en Jean-Paul Sartre sur le Pont des Arts, pastichant au passage l’un des portrait emblématique de Henri Cartier Bresson, devenu pour des milliers d’étudiants le résumé convenu de la postérité du grand intellectuel.
Sollers, Klein, Beuys, Georges Sand et d’autres sont ainsi démontés révèlant l’exactitude créatrice et signifiante avec laquelle chacun s’est construit une image.

Plus gravement, la photo de Guevarra mort, de Fredy Alborta qui fut couronné du « World Press » en 1967 représenté en trois dimensions par Olivier Blanckart ( E Che Homo 1999) révèle plus encore ses points communs avec les références de l’art occidental : le Christ mort de Mantegna, la leçon d’anatomie de Rembrandt par exemple. L’icône chrétienne qui sonna le début d’un martyr commercial de l’image du Che, infiniment galvaudé sous forme de tee-shirt pins et autres révèle ainsi déconstruite les ressorts de notre adhésion tout en retrouvant par l’effet solennel de la ronde-bosse une gravité, un effet de conscience qui rend enfin perceptible l’essence du drame.
L’effet esthétique avait volé le sujet, l’artiste lui restitue sa présence.

Cette dé-mythridatisation de notre sensibilité à l’égard du visible, cet effort pour retenir ce qui disparaît est pour O.B. l’essence même de l’art en tant que geste métaphysique.

Cette volonté de lutter, à l’époque d’internet et du numérique, contre l’affaiblissement historique de l’image qui nous insensibilise de l’horreur par les effets conjugués de l’esthétique et du déjà-vu est à l’origine de plusieurs œuvres bouleversantes.

« Stairway to H » (le H suivi d'un point pour Heaven? ou Hell?
du titre, est destinée à alourdir l'indétermination ambivalente du point de vue à adopter tour à tour) qui évoque la scène du jeune Mohamed Al-Dura mourant dans les bras de son père, à Gaza.
Dans ce cas le dispositif en étages de cette sculpture de six mètres de haut, condense un grand nombre d’allusions : au rush du reportage, mais aussi aux « stacks » du sculpteur Don Judd, ou encore le songe de l’échelle de Jacob. Là encore le feuilleté d’associations mène cette œuvre au-delà d’un point de vue sur le drame israélo-palestinien, vers une critique radicale des médias.

A ce sujet, une des dernières œuvres de l’artiste sur le thème du remix est la série des « Femmes déviolées ». Cet ensemble saisissant est réalisé à partir des célèbres photos de Garanger réalisées durant la guerre d'Algérie pour le compte de l’armée française . Contraintes pour la première fois de se dévoiler devant un homme inconnu, dans des camps de « regroupement », elles lui expriment par le regard, par leur silence, toute la violence dont elles sont capables. Les commentaires soulignent la beauté intense des expressions.
Olivier Blanckart rendant un corps à ces images, restitue à ces femmes, par l’effet particulier de sa technique, une dignité que l'esthétisation icônique propre à la photographie avait détourné.

Après le travail sur les représentations sociales ou historiques et le démontage d’images existantes qu’il a développé depuis dix ans, Olivier Blanckart aborde un nouveau sujet, très complexe, qui est celui des images mentales, des représentation collectives dont nous sommes porteurs et de l’exploitation politique ou religieuse qui peut en être faite.

C’est dans ce cadre qu’il faut apprécier la création présentée à la FIAC 2005, intitulée :  WHORE AND THE BEAST (L’ Effroi de Saint Virillard dont la forme et le lyrisme tranchent avec les apparences de ses œuvres précédentes.
Inspirée scrupuleusement d'un passage de l’Apocalypse de Jean, cette œuvre s’inscrit à la suite de la tradition chrétienne des Béatus. Mais on peut également comparer son insolence, voir son obscénité à celle de Bosch, Blake ou Félicien Rops par exemple. Comme eux, avec ironie, il désigne le fantasme de la Fin des temps comme un jugement moraliste sur l’état de la société. Au plus près possible du texte* il en fait à son tour non pas une image mais une vision construite cette fois-ci sur l’idéologie qui sous-tend les discours des prophètes de malheur contemporains. S’il s’agit évidemment d’un portrait-charge contre deux intellectuels nationaux bien connus, c’est surtout un manifeste contre l’amertume et l’exploitation de la peur.

Dans le droit-fil de son travail de déconstruction des images, cette œuvre marque une ambition nouvelle dans la démarche de l’artiste : mettre en scène le spectacle des contradictions fantasmatiques du monde.
Elle prélude à une nouvelle série d’œuvres qui traiteront des représentations de l’apocalypse ou du paradis chez les groupes religieux apocalyptiques marginaux que l’artiste va visiter pendant les deux prochaînes années aux Etats-Unis.

En alerte, tentant continuellement de maintenir par l’art sa vigilance inquiète, Olivier Blanckart correspond à la définition d’un grand artiste selon André Breton : « Cette sentinelle sur le sentier à perte de vue des « qui-vive ! ».

Jean de Loisy




*Je renvoie naturellement a un extrait du texte de l’artiste qui décrit son œuvre :

« Le texte de l’Apocalypse de Jean n’est pas seulement une source chrétienne riche d’images littéraires poétiques et fantastiques (bêtes, monstres, anges, démons, batailles, désastres).
C’est aussi un texte prophétique sur la Fin des Temps rempli de figures et de symboles, explicitement décrits dans le texte même comme autant d’énigmes à résoudre.

Du coup, tout au long de l’ère chrétienne, ces énigmes apocalyptiques ont été la source de maintes tentatives de réinterprétation à la lumière des bouleversements historiques successifs, perçus toujours à tort comme autant de signes précurseurs de la Fin des Temps.

Riches en événements catastrophiques majeurs (guerres mondiales, révolutions, guerre Froide, Shoah, épidémies, terrorisme, mondialisation), les XXè et XXIè siècles, à leur tour n’ont pas manqué d’alimenter la verve froide et sentencieuse des penseurs professionnels du malheur, aussi bien que celle des gourous sectaires en tout genre.

L’œuvre présentée à la FIAC dans la cadre du Prix Marcel Duchamp 2005 « WHORE and the BEAST (l’effroi de St Virillard) », bien que d’apparence blasphématoire, s’inscrit néanmoins à la marge de la longue tradition chrétienne des BEATUS. A son tour « WHORE and the BEAST (l’effroi de St Virillard) » se risque, mais sur un mode fondamentalement ironique, à une tentative de déchiffrement du couple infernal formé par la bête et la prostituée décrits dans Apocalypse ch. 13 & 17 , via la figure chimérique de St Virillard : « Je vis monter de la mer une bête qui avait dix cornes et sept têtes, et sur ses cornes dix diadèmes, (…) La bête que je vis était semblable à un léopard; ses pieds étaient comme ceux d'un ours, et sa gueule comme une gueule de lion (…)Et je vis une femme assise sur une bête écarlate, pleine de noms de blasphème, ayant sept têtes et dix cornes. Cette femme était vêtue de pourpre et d'écarlate, et parée d'or, de pierres précieuses et de perles. Elle tenait dans sa main une coupe d'or, remplie d'abominations et des impuretés de sa prostitution. (…) Et je vis cette femme ivre du sang des saints ».
Dans cette perspective on peut donc décrypter divers éléments présents dans l’œuvre.

D’abord le choix de la prostituée. En anglais on distingue habituellement St Jean « l’apôtre» du St Jean l’auteur de l’apocalypse en accolant à ce dernier l’épithète THE DIVINE. Logiquement donc, la prostituée « remplie des marques de ses abominations » et « ivre du sang des saints » est ici campée par la figure du travesti Divine, l’actrice scandaleuse de Pink Flamingo, film « culte » de John Waters dans laquelle celle-ci mange réellement une merde de chien. Remplie du sang de son ivresse, Divine le régurgite ici sous forme de pisse. Ce que la Grande prostituée prostitue ici, ce n’est plus simplement son corps, mais son Genre (gender) et surtout son être-image tout entier, en tant que travesti même.
Au fond de la salle, «Babylone» est figurée par le décor architectural synthétique d’une mégalopole mondiale en train de sombrer dans une mer jonchée de détritus et de technologie agonisante.
Suivant les bonnes vieilles règles de l’inversion satanique le mythique « chiffre de la bête » 666, se trouve ici représenté par le signe inversé de l’arobase trois @@@.
En effet, tout à son effroi, St Virillard, prêche que le système mondialisé des médias et de la communication dématérialisée est gros d’un « crash global». Contrairement à ce qu’on pourrait croire, cette prophétie ne résulte pas d’une classique critique de la technique mais bien d’une position purement théologique. Si en effet, c’est à Dieu que l’on prête traditionnellement les qualités d’omniscience, d’omnipotence et d’omniprésence, et qu’on admet d’autre part que l’internet, prétend peu à peu à remplir ces conditions. (i.e. Google dont la puissance augmente à chaque « requête » qu’on lui adresse) cette prétention est alors caractéristique de l’antéchrist, le rival de Dieu.
On retrouve ici l’antique crainte prêtée à Dieu dans le mythe de Babel (Genèse 11) : « Voici qu’ils sont un seul peuple et une seule langue (…) et maintenant rien ne sera irréalisable pour eux »
Ainsi va St Virillard nouvel « Aigle de Patmos » bicéphale, Janus artificiel aux serres molles cramponné à son perchoir médiatique, volatile guetteur de catastrophes tel les antiques oies du Capitole cacardant à l’approche des barbares.
O.B.


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