APRÈS L'AFFAIRE LARRY CLARK : Art Loi Censure & Solution

A l’automne 2010, une exposition de Larry Clark a été, par ordre du maire, interdite aux moins de 18 ans au Musée d’Art Moderne de le Ville de Paris.
Sur cette grotesque affaire de censure il y aurait, hélas, beaucoup à dire (ne serait-ce que cette anecdote qui en elle même résume presque tout : une jeune mère accompagnée de son bébé de... 1 mois a été refoulée de l’exposition), pour autant le présent texte tâche de resituer la question dans son contexte historique et législatif, et esquisse quelques solutions.

ART, LOI, CENSURE ET SOLUTIONS


I. Un horizon des origines

Soyons objectifs. La censure qui est une atteinte à la liberté d'expression ne tue personne en France, contrairement à la criminalité sexuelle, qui tue, viole, ou blesse réellement chaque année des centaines de femmes et d'enfants.

Soyons francs. La banalisation de la pornographie, qui se réduit le plus souvent à une exploitation triviale de la pulsion sexuelle à des fins commerciales, prend parfois un tour inquiétant au sein de nos sociétés.

Mais soyons circonspects. La peinture et la sculpture sont apparues à l'aube de l'humanité, et aussi loin qu'on remonte, les peintures et les sculptures préhistoriques ont toujours compté quelques représentations à caractère sexuel plus ou moins explicites.
Pire, l'imaginaire artistique et poétique qui est la matrice de l'imaginaire humain, a non seulement compté depuis ses origines des représentations pubiques et phaliques, mais il a constamment été hanté aussi par des meurtres, des monstres ou des bestialités plus ou moins fécondes.

C'est étrange tout de même, quand je songe que mes très lointains collègues ardéchois ont été assez imaginatifs pour figurer une "Vénus" assaillie par un bison en rut dans la grotte Chauvet il y a de cela 22800 ans, alors qu'il a fallu attendre 1842 pour voir se forger le vocable "pornographie".

Il est vrai qu'avant cette date, le terme n'aurait eu aucun sens : dans des sociétés presque entièrement agraires et non encore mécanisées, la promiscuité physique des êtres vivants
humains, animaux domestiques, bêtes sauvages avait la banalité des "représentations" quotidiennes, et n'importe quel mioche de quatre ans savait à quoi s'en tenir.

Heureusement, l'hygiène, la médecine, le contrôle social et la loi sont depuis venus mettre un peu d'ordre dans ces situations débridées. Non sans résultats spectaculaires : en deux siècles, le contrôle sexuel a fait passer l'humanité de 1 à 7 milliards d'individus toujours plus "civilisés". Tandis qu'à l'inverse, tous les groupes humains ou animaux qui persistent à demeurer "sauvages"
c'est-à-dire, pour l'essentiel, ceux qui continuent de se reproduire sans assistance médicale, vétérinaire, ou commerciale sont menacés d'extinction.

II. Tare originelle

Ces vastes horizons étant esquissés, penchons-nous un peu maintenant sur un piètre avatar de la loi française.
Avant 1994, l'article 283 de l'ancien Code Pénal réprimait la "distribution, mise en vue , la distribution par un moyen quelconque, de tous "imprimés, écrits, dessins, affiches, gravures, peintures, photographies, films ou clichés, matrices ou reproductions phonographiques, emblèmes, tous objets ou images contraires aux bonnes mœurs".
On le voit, cet article était en apparence fort détaillé. Mais d'une part il ressortait de la répression des atteintes à l'ordre public, d'autre part le texte étayé par une jurisprudence richement sédimentée, ne visait pas les oeuvres d'art ou les expositions culturelles il n'avait même pas pour but la réglementation de certaines productions intellectuelles ou artistiques spécifiques comme les lois de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, par exemple il visait principalement la répression des entreprises de corruption crapuleuses intentionnelles.

Finalement, la notion même d'atteinte aux bonnes mœurs étant devenue assez compliquée à circonscrire, les articles 283-286 furent abrogés en 1992, lors de la rédaction du nouveau code pénal.
Cette décision ne découragea pas Charles Jolibois
une figure de la droite sénatoriale déjà renommée pour ses initiatives hostiles à l'homosexualité et à l'avortement qui s'attela aussitôt à réintroduire, presque de force, un nouvel article censé cette fois "protéger" les mineurs contre la pornographie le fameux article 227-24 qui réprime " Le fait soit de fabriquer, de transporter, de diffuser par quelque moyen que ce soit et quel qu'en soit le support un message à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine, soit de faire commerce d'un tel message, (...) lorsque ce message est susceptible d'être vu ou perçu par un mineur."

En faît, l'adoption de cet article fut l'occasion d'un véritable coup de bonneteau.
En séance du 7 juillet 1992, le sénateur Jolibois prétendit avoir voulu simplement "parer un vide juridique" suite à l'abrogation des articles 262-286 tout en prévoyant de "sanctionner les outrages aux bonnes moeurs par voie de presse".
Dès lors, il était clair pour chacun, et les tables de concordance législative le confirment, que le nouvel article 227-24 ne serait qu'une version renouvelée des articles 283-286 du code pénal ancien.
A ceci près le sénateur avait fait passer son article du livre IV du code pénal, qui vise les crimes et délits contre la nation, l'Etat et la paix publique, au livre II qui vise les crimes et délits contre les personnes, ouvrant ainsi des voies de recours judiciaires directes à toutes sortes d'associations de défense de la famille.

C'est difficile à admettre, mais la tare originelle de l'article 227-24, c'est l'inconsistance politique de la gauche. Celle-ci était en effet au pouvoir et en présence d'un article bâclé et si précipitamment "recontextualisé", elle aurait dû assumer politiquement le risque d'un blocage parlementaire ou celui d'un report législatif.


Au lieu de quoi elle se contenta benoitement de faire rajouter un alinéa précisant que "Lorsque les infractions prévues au présent article sont commises par la voie de la presse écrite ou audiovisuelle, les dispositions particulières des lois qui régissent ces matières sont applicables en ce qui concerne la détermination des personnes responsables. » (art 227-24 §2)


III. Saccage

Dix-huit ans après les faits, on reste confondus devant les effets de ce colossal tour de finesse législatif.

D'abord les délits qui étaient explicitement visés par le sénateur Jolibois, ceux supposément "commis par voie de presse" tout comme ceux supposément commis par voie audiovisuelle ont heureusement échappé aux foudres directes de l'article 227-24, puisque aux termes de la loi, ils ressortent de codes de régulation bien spécifiques.
Au chapitre de la protection des mineurs ensuite, article Jolibois ou pas, il est patent que les représentations violentes et pornographiques n'ont jamais été aussi répandues, et des études montrent que l'âge moyen de la première confrontation d'un mineur à des représentations pornographiques est en baisse et leur proportion par tranches d'âge, en hausse.

Finalement, le seul domaine où l'article 227-24 aura produit des effets spectaculaires, c'est celui de l'art.

En mars 1994, deux jours après la promulgation de la loi, une plainte parfaitement coordonnée était déposée contre un livre de Jacques Henric reproduisant sur sa couverture "l'Origine du Monde" de Courbet. L'affaire motiva une mise au point de Jacques Toubon dans Le Monde du 1er avril 1994 intitulée UNE TENTATIVE RIDICULE DE CENSURE : "Je considère que les différentes initiatives prises pour empêcher ou diminuer l'exposition de ce livre constituent une tentative ridicule de censure. Les dispositions du nouveau code pénal, à la discussion desquelles j'ai participé en tant que parlementaire, n'ont jamais été établies dans le but de contrôler ce genre d'images, ni de censurer les oeuvres d'art. Elles visent essentiellement à empêcher la diffusion de messages pornographiques susceptibles d'atteindre la jeunesse, en particulier à travers les Minitel roses". Difficile d'être plus clair.

En 2000, suite à l'exposition "Présumés Innocents, l'art contemporain et l'enfance" au CAPC de Bordeaux, une plainte, suivie de la mise en examen de deux conservateurs du Patrimoine et d'une commissaire d'exposition allait trainer dix ans avant que la chambre d'instruction de la cour d'appel de Bordeaux n'en vienne à prononcer un non lieu général, en mars 2010. Arrêt que les parties civiles tentent encore de contester en cassation.

En 2008, à la FIAC, une fliquette intervenant en marge d'un banal différend administratif sur des taxes douanières, prenait sur elle de faire décrocher des photos hilarantes et mille fois vues d'Oleg Kulik nu avec son chien, mais qu'elle considérait, elle, comme des images zoophiles
et pour faire bonne mesure, les galeristes russes passeront huit heures menottés en garde à vue. Effet garanti : la FIAC est devenue depuis 2009 un véritable kindergarten...

En septembre 2010 enfin, on atteint le sommet du ridicule : la mairie socialiste de Paris, devançant la censure, a pris l'initiative ubuesque de faire interdire la rétrospective Larry Clark au Musée d'Art Moderne aux moins de 18 ans, déclenchant une bronca médiatique.

L'article Jolibois, inefficace contre la pornographie, saccage efficacement l'art contemporain en France.


IV. Régression

L'"affaire Larry Clark" est exemplaire : elle met en évidence les effets délétères d'une loi aveugle, mais elle doit aussi nous pousser à imaginer des solutions.

Larry Clark avait déjà été exposé auparavant dans des institutions artistiques parisiennes sans soulever le moindre problème.
On peut donc en déduire que le maire socialiste de Paris et son courageux adjoint à la culture ont eu peur. Peur non seulement d'une plainte éventuelle, mais aussi d'une campagne inquisitoire infernale qui aurait tenté d'amalgamer homosexualité et pédophilie. Le fait est que pour un homme politique, l'endossement public de son homosexualité est un acte de courage qui s'est avéré être le contraire d'un affranchissement. La tragique réalité c'est que Bertrand Delanoë a purement et simplement manqué de mourir assassiné, que Frédéric Mitterrand a subi un véritable lynchage médiatique, et que sur les questions de moeurs, ils sont désormais curarisés.

L'affaire Larry Clarck tout comme l'affaire Kulik trahissent aussi le flou, l'arbitraire et la confusion dans lesquels on patauge : sur quels critères décider, ici, de décrocher des oeuvres, ou là d'interdire l'accès aux moins de 18 ans ? Et pourquoi pas 16, ou 12 ?
Pourquoi, tant qu'on y est, ne pas réclamer, comme les plaignants de l'affaire "Présumés Innocents", la saisie des oeuvres litigieuses ?
Si des oeuvres d'art jusques là consacrées par l'histoire de l'art ou la critique contemporaine et montrées maintes fois auparavant, deviennent les seuls objets de droit susceptibles de subir les aléas d'une jurisprudence rétroactive sauvage, jusqu'où ira-t-on ? à Helmut Newton ? à Balthus ? à Picasso ? à Courbet ? à Boucher ?
Verra-t-on bientôt au collège des Bernardins une exposition intitulée "L'art Régénéré" préfacée par Christine Boutin ?

Toutes ces affaires où s'entrechoquent la confusion, l'arbitraire, l'abus, la crainte, la stupidité, l'autocensure, les mauvais procès, l'homophobie larvée et le fascisme rampant, forment un phénomène inquiétant qui porte un nom : la régression.

V. La jurisprudence volée

À terme, la solution la plus simple pour sortir de ce processus infernal serait de retoucher la loi : deux mots, pas plus, pourraient suffire à dissiper tout risque de confusion, sans fragiliser la protection des mineurs.

Une seconde solution serait d'instituer un code des arts plastiques et des musées, comme il existe déjà des codes du cinéma et de la presse. C'est un chantier qui pourrait incomber à la direction du Centre National Des Arts Plastiques... si du moins celle-ci pouvait condescendre à assumer un autre rôle que celui de cache-misère mondain.

Dans l'immédiat, on peut néanmoins utiliser un raisonnement de droit relativement simple.
1) L'article 227-24 n'est qu'une reprise des articles 283-286 de l'ancien code pénal.
2) Il a été rédigé en commission mixte paritaire (6 députés - 6 sénateurs).
Par conséquent
a)
L'article étant rédigé dans des termes qui soulèvent des doutes sérieux quand à son interprétation, il y a lieu de se reporter aux débats parlementaires.
b) : Il n'y a pas eu de débat public. La commission mixte paritaire se réunit en séances closes et ses débats demeurent scellés durant trente ans.
c) Dans pareil cas les magistrats sont amenés à appliquer la jurisprudence des articles qui étaient en vigueur antérieurement. d) Très clairement, la jurisprudence des articles 283-286 ne permet pas de confondre des expositions ou des oeuvres à but artistique ou culturel avec des simples "messages" pornographiques à visées crapuleuses, ni a fortiori de les censurer.
Un peu comme dans "La lettre volée" cet argument de droit paraît tellement évident qu'on se demande pourquoi il n'est pas opposé systématiquement à ceux qui prétendent utiliser la loi à des fins qu'elle ne vise pas.


VI. Orgies de musée

Sexe, drogue, adolescence, abandon parental : carré maudit. C'est aussi une certaine réalité excessivement déplaisante pour nous, un "enfer" contemporain que seul Larry Clark a réussi à dépeindre d'une manière aussi fouillée et cohérente. Et cela fait de lui un très grand artiste subversif, dans la lignée de Jack Kerrouac, et William Burroughs.
Par ailleurs, on peut aussi admettre que certaines de ses oeuvres excèdent les limites de la représentation crue ou dérangeante, que certains effets de scénarisation en particulier, sont d'une ambigüité à la limite de la complaisance. S'il fallait contester certains aspects de l'oeuvre de Larry Clark, ce serait donc, éventuellement, sur le problème du "point de vue" où il se situe vis-à-vis de son sujet dans ses oeuvres les plus récentes, mais en toute hypothèse une telle question, archi-classique, relève du débat critique et non pas juridique.
En père de famille responsable il est certain que je ne m'aviserais pas d'emmener de jeunes enfants à son exposition, mais nul besoin pour cela qu'on m'impose des interdictions.

Maintenant, quelle différence y a-t-il entre une photo "pornographique" de Larry Clark accessible pour n'importe quel ado en deux clics sur internet et une exposition de Larry Clark visible par des groupes d'adolescents dans un musée ?
C'est justement la réponse à cette question qui définit toute la différence entre l'art et la pornographie.
Une pure image pornographique n'est qu'une représentation décontextualisée dont la puissance de stimulation instantanée abandonne le regardeur à la solitude de sa "frustr-isfaction".
Le musée est au contraire un dispositif de monstration complexe, voué à l'élucidation du travail d'un artiste "en tant qu'oeuvre". C'est-à-dire l'ensemble visuel et sensible cohérent qui révèle
non tel sujet plus ou moins scabreux mais la vision esthétique singulière qu'un artiste s'est forgée du monde, cette vision fût-elle sombre ou irrémédiablement désespérante.
Fondamentalement, l'accrochage muséal résulte d'une élaboration savante et parfois même scientifique, qui mêle érudition historique, virtuosité curatoriale, et médiation démocratique des esprits.
De ce point de vue, le musée est donc tout le contraire d'une maison close.
Mais allons au-delà du raisonnement et du cas limite Larry Clark, et parlons des enfants.

Tous les parents et les éducateurs connaissent cette période où les jeunes enfants se mettent à demander avec insistance comment "on fait les bébés" et "comment on met la graîne dans le ventre de la maman".
À ces inévitables questions il existe quatre types de réponses. Le silence dilatoire, la confession oedipienne de type "papa & maman s'aimaient tellement qu'ils ont fivé", la réponse médico-scolaire "titeufienne" farcie d'ovules, de spermatozoïdes et de coupes anatoniques longitudinales et enfin l'information pornographique clandestine.

Il existe pourtant une cinquième possibilité qui transcende élégamment toutes les autres, c'est la visite au musée. On peut encore voir dans quelques musées français certaines sculptures qui comportent ou représentent des accouplements humains ou divins "anatomiquement" explicites. Je conseille de tenter l'expérience comme ceci : attendez la période où votre enfant vous tannera avec ces questions sans lui répondre immédiatement.
Emmenez-le ensuite dans tel musée que vous savez, et au hasard de la visite, faites-lui remarquer dans le coin d'une vitrine, "les-personnages-qui-ont-l'air-d'être-en train-de-faire-l'amour-dans-une-drôle-de-position-et-qui-ont-l'air-drôlement-contents". C'est explicite sans être sordide, et en général, ça suffit à combler leur curiosité.
Nous sommes loin encore de ces "orgies de musée" rêvées par Charles Fourrier, mais si nous acceptions de penser nos musées comme un moyen supplémentaire d'éducation non seulement artistique, historique ou anthropologique, mais aussi, incidemment, sexuelle, au lieu de chercher à les canaliser comme des espaces de suppression normative, quel "beau" début ce serait pour inverser les termes du paradigme censorial qui nous ronge.

VII. La risée du monde

Ce pays fut il y a trente mille ans le berceau de l'art occidental et il y a deux siècles celui de la Liberté Universelle. Aujourd'hui, comme si les choses étaient liées par anachronisme mystérieux (et je pense qu'elles le sont) la France, dans ces deux domaines, est en train de devenir la risée du monde.
Comme artiste et comme citoyen, je ne l'accepte pas.

Olivier Blanckart, sculpteur, Paris le 10 octobre 2010

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,