SAUVONS L'ART ? : ... EUH CHERCHE !

Lettre rédigée suite au colloque international « Art et recherche » organisé par le ministère de la culture à Paris, au sujet du risque de dérive universitaire de l’enseignement artistique en France

Sauvons l'art ? : euh… cherche!


Hé, hé ! Je suis allé cette semaine au colloque international « Art et recherche » organisé par le ministère de la culture à Paris. Mercredi après-midi et une partie du vendredi seulement, car je suis rentré chez moi, en avance mais rassasié, après qu’un fonctionnaire culturel eut fièrement cité comme exemple de programmes de recherches qu’il finançait un truc intitulé « Danse et astrophysique » !
J’ai d’abord cru à un gag avant de deviner : qui dit astrophysique dit astre
et physique, qui dit physique dit « danseur » et qui dit astre dit « étoile », ce qui donne « danseur étoile ». Brillant, noooon ?

Allons. Assez ricané, j’en viens rapidement à mon sujet.
Ces programmes de recherche de master récemment institués dans les écoles des Beaux-Arts et présentés à ce colloque, sont tous massivement« traversés » par des problématiques de « réseau » « d’archives » de « réactivation »(1), voire de « non-recherche ». En proportion strictement inverse des mots « oeuvre », « singularité » « création » ou simplement « forme », presque totalement absents.
Finalement, après avoir écouté un nombre stupéfiant de calembredaines dans un laps de temps aussi court, j’ai été saisi d’un pressentiment : à ce régime je ne donne pas dix ans aux écoles d’art françaises pour être totalement digérées par l’université .

Du reste c’est de la bouche d’une universitaire, philosophe à Paris VIII, qu’est sortie l’expression symptomatique de mon intuition.
Cette personne présentait le programme de recherche « Art et philosophie » qu’elle mène en partenariat avec l’école des beaux-arts de Toulouse. Mais au lieu d’expliquer en termes clairs et concis que ce programme consistait à rapprocher des oeuvres d’art ( ou des processus artistiques) et des idées philosophiques (ou des processus de pensée philosophique), en vue de «chercher » donc, en quoi l’oeuvre d’art pouvait être modifiée par des idées philosophiques ou comment, réciproquement, les idées philosophiques peuvent être modifiées lorsque qu’elles sont confrontées à une oeuvre d’art, la savante docteuresse évoqua une
production (comprendre « oeuvre d’art ») incisée par la problématique (comprendre « influencée par la philosophie »).
Elle ne croyait pas si bien dire sans doute. L’enseignement artistique risque en effet d'être si profondément
incisé par la problématique de l’académisme universitaire qu’il en mourra (2).

Précisons quand même les données du diagnostic. Tous ces excellents docteurs et autres habilités à diriger des thèses nouvellement recrutés dans les écoles des beaux-arts ne sont pas en eux-mêmes illégitimes, naturellement. Je ne serais d’ailleurs pas en mesure de juger de la valeur de leurs éventuels travaux scientifiques –et s’ils sont là, c’est bien qu’on les a fait venir. Mais il suffit de les entendre parler pour comprendre que, dans le contexte d’un enseignement artistique contemporain, leurs prérogatives sont complètement anachroniques …

Le risque de cet anachronisme ? Immense et nul à la fois.
Immense, car la spécificité de l’enseignement des Beaux-Arts ne résistera pas à cette véritable thérapie génique qu’on cherche à lui administrer de force. Et nul, car l’enseignement artistique dût-il être anéanti, de nouveaux artistes continueraient immanquablement de surgir, de travailler, d’exposer.Voire de réussir. Sans parler des écoles d’art privées qui feront (font déjà) leurs choux gras du désastre, ni
des écoles d’arts appliqués qui sont de plus en plus courues. (cf. Le Monde du 9 février 2012)

Le plus consternant c’est que le système qu’on impose actuellement aux écoles des Beaux-Arts n’est même pas nouveau! Voilà des lustres que l'université française pondait imperturbablement ses petites cohortes de « maîtres » et de « docteurs » en art. Dans l’indifférence générale, vu que parmi tous ces « docteurs » on n'a jamais dénombré ensuite aucun artiste fameux... La
masterisation et à terme la doctorisation forcée de l’enseignement des beaux-arts calquée sur les normes universitaires ne vise donc pas à remédier à la pénurie de docteurs, elle vise juste à précipiter la fin de l’enseignement spécifique dispensé dans les écoles des Beaux-Arts.

Je fréquente dans la vie quotidienne quelques amis, médecins, chercheurs, ou scientifiques, qui sont par conséquent docteurs dans leur disciplines respectives. Avec toutefois une légère particularité... tellement banale qu’il faut absolument la rappeler ici : les docteurs en médecine ont soutenu leur thèse devant des jurys de médecins et non devant des historiens, les docteurs en histoire sont passés devant des jurys d’historiens chevronnés et non devant des médecins historiens-amateurs éclairés, sans parler de cet ami physicien (et aujourd’hui membre de l’Institut Universitaire de France) que je me rappelle avoir vu obtenir son habilitation à diriger des thèses devant un jury international composé peu ou prou… de la dizaine de personnes seules capables de comprendre ses recherches sur cette planète...
Je n’ai donc rien contre l'élitisme scientifique, les chercheurs ni même les docteurs, bien au contraire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la forte revendication exprimée par l'artiste internationale et enseignante, Sylvie Blocher, au colloque le vendredi matin me semble irrécusable.
Oui ce sont bien, d'abord et avant tout, les artistes qui doivent être habilités à diriger les mémoires de maîtrise des étudiants en art, de même que les jurys de doctorat en art doivent être composés d'artistes (3). On pourra retourner la question dans le sens qu’on voudra, c’est la seule et unique solution qui permettra de préserver un enseignement des beaux-arts spécifique.

Dans l'avenir je vois donc quatre possibilités.

1) Le sauvetage du système, par l’attribution aux artistes enseignant en école d’art ou à tout artiste reconnu qui le souhaite, de l’ habilitation à diriger des mémoires de maîtrise et des thèses doctorales. Mesure qui implique en amont une ample et généreuse réforme des conditions d’acquisition des doctorats en art décernables sur travaux.

2) Le retrait du système, par la sortie des écoles des Beaux-Arts françaises des accords de Bologne et du système LMD. A première vue le pari peut sembler risqué. Mais il est gagnable si on fusionne —réellement— les écoles écoles d'art françaises trop nombreuses, qu'on leur octroie une autonomie réelle, profonde, et qu'enfin on investit massivement dans le seul capital d'excellence qui vaille pour une école : le recrutement des meilleurs professeurs et étudiants. Avec cette option, qui réunirait l'efficacité et l'autonomie de décision des écoles d’excellence et la légitimité républicaine du système public, la question de la validité bureaucratique des éventuels "diplômes" délivrés deviendrait secondaire voire superflue en regard de la légitimité créée par la réputation des écoles elles-mêmes.
En effet, on n'entreprend pas des études aux Beaux-Arts pour devenir "docteur" —un titre qui dans le système français ne garantit à son titulaire, ni poste, ni salaire— mais pour développer des compétences artistiques réellement mobilisables.

3) L'effraction du système, par le recours à la question prioritaire de constitutionnalité (QPC) en se fondant sur l'inéquitabilité des procédures d'obtention du titre de docteur en art en France, par comparaison aux procédures en vigueur dans d'autres pays de l'Union. Cette inéquitabilité pourrait être plaidée en contestant le monopole restrictif, que, au nom du principe de subsidiarité, l’université française s’arroge sur la délivrance des doctorats en art via l'AERES, ceci en contradiction avec l'esprit des textes européens. Il faut par ailleurs envisager la création de doctorats en art de droit européen et pas seulement national, dont la validité serait universellement opposable au sein des différents pays de l’Union.

4) La soumission au système actuel. Qui aboutira à la résorption des écoles des Beaux-Arts dans l’université.


Mais puisqu’on en parle, qu'est-ce qu'un lieu de recherche ?
En sciences dures, c'est un laboratoire où l'on trouve des paillasses, des profs, des chercheurs, des thésards, des techniciens, du temps-machine pour le calcul et l’accès mutualisé à des grands équipements d’expérimentation, des abonnements à des revues et à des cours distants en réseau, des billets d'avion et des frais de mission pour les déplacements. Et une machine a café.

La transposition d'un tel modèle à un véritable laboratoire de recherche en art n’est pas très difficile à imaginer
(4). Mais elle réclamerait –juste un peu– plus d'engagement qu'un squat-en-résidence pour quelques pauvres danseurs dans un centre d'astrophysique "en région".






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(1) Réactivation : (voc. esth. spécialisé, jargon) Apparu dans le sillage de la théorie de l'esthétique relationnelle dans les années 1990 du XXe siècle.
Syntagme constitué du morphème
réac, et du morphème tivation qui n'a pas de sens.
Exemples : l’expression
"la réactivation des tableaux de Picasso ou de Monnet" n'a pas de sens. Il faut dire : académisme. De même, "réactiver une chanson de Claude François" est absurde. Il faut dire : passer à la Star Académie. Au théâtre, on ne réactive pas une pièce de Sophocle, on la monte. En musique on ne réactive pas une sonate de Debussy ou un morceau de Nirvana, on l'interprète (au pire, on l'exécute).
La réactivation en art contemporain se distingue de l'académisme classique, de la réinterprétation, de la copie servile, du pastiche ou de la simple parodie, par deux traits essentiels. a) Elle porte principalement sur des formes d'art récentes, éphémères, performatives, pour ne pas dire mort-nées ou voulues comme telles par leurs créateurs originels. b) La "réactivation" artistique, processus cool à première vue, permet en réalité d'hypostasier à bon compte les trois-postures-antagoniques-conjuguées-en-une-seule de l'artiste, de l'interprète et du critique/commissaire, soudain résolues dans un "moment esthétique" isotrope, quasi-monadique et pratiquement inattaquable. Elle est de ce fait, d'essence plutôt autoritaire.

(2) Académisme : Substance délétère sécrétée par une institution dégénéréscente qui, ayant renoncé à poursuivre son but initial, ne vise plus que sa propre perpétuation.
(Ext.) le phénomène peut s'observer sous des formes voisines dans différents champs, i.e. : service public de l'Etat/Sarkozysme - administration culturelle de la rue de Valois/arbitraire bureaucratique - réduction des dépenses publiques/ultra-libéralisme.

(3) Académie :(hist.) Institution de création occidentale remontant à l'antiquité grecque.
(gén.) Assemblée spécialisée de pairs qui se réunissent égalitairement et se cooptent sur des critères d'excellence, afin de préserver, de réguler et d'améliorer les pratiques d'une même profession (ex. Académie des Césars du cinéma)
(France, hist. de l'art) Chiasme hystérisé de l'inconscient culturel collectif (cf note 2)

4) Je renvoie aux notes sur la Villa Parisii que j’avais rédigées dans le cadre de mon projet Paris Beaux-Arts en aout 2011. http:/projetblanckartbozar.files.wordpress.com/2011/08/nc2.jpg






Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,