BAUDRILLARD / LA TRANSE TRES RANCE DU MÂLE

Ce texte contre Jean Baudrillard —une de mes têtes-de-turc favorites— est inédit. Il avait été rédigé fin 1992 début 1993 pour le premier numéro de la revue d’art contemporain Omnibus, qui le refusa car jugé trop polémique et... pas assez théorique... Déjà.
En 2006, comme par un effet d’écho lointain, j’appris la parution —sous pseudonyme— de l’essai d’un jeune sociologue, intitulé
« Bonjour... Baudrillard, Baudrillard sans simulacres », un court ouvrage, très critique de certains aspects racistes sexistes et homophobes de l’oeuvre de J.B.
Effet d’écho lointain, dis-je, car en quelques brefs échanges depuis New-York ou j’habitais alors, l’auteur me précisa ceci : « Mon livre a été entouré de silence, il n'a pas eu l'effet qu'il aurait dû avoir (je crois) mais pas entièrement. Il y a eu une note méchante dans le nouvel observateur, et deux articles soutenant le livre, l'un dans les Inrocks, et l'autre dans artpress. mais globalement, les baudrillardiens ont fait en sorte qu'on n'en parle pas (et les journalistes que j'attaquais ne devaient pas non plus avoir très envie d'en parler). Voilà ».

Baudrillard
LA TRANSE TRES RANCE DU MÂLE




Il a bon goût l'agneau français.
Baudrillard. Vrai produit du terroir de la rive gauche de la Seine, qui fait remonter en nous les parfums flétris des mythes poussiéreux de la France de notre jeunesse: La profondeur de pensée d'un Jean Dutour qui écrirait dans le style de Marguerite Duras ("Séduire dit-il"); l'éternelle jeunesse, anodine, bronzée et pleine de plis d'aisance, d'un Sacha Distel (Son grand essai "Oublier Rubik" sur la vogue du scoubidou comme simulacre du tripotage de quéquette); l'assurance, pontifiante et mélancolique, des vieillards frenshies détumescents qui ont réussi à Broadway et Las Vegas ("Le système des papets").

Et si en effet, jadis, Yves Montand put être considéré comme un oracle de la politique et Bernard Tapie comme celui de la vertu républicaine, au nom de quoi pourrait-on refuser à Baudrillard, la qualité de sociologue?

Le grand secret de Baudrillard pour durer, outre les talonnettes, le bronzage, les lunettes d'intello et le foulard de soie autour du cou du vieux-beau de naissance (une vraie caricature de Sempé qui serait candidate au recyclage en Muppet), c'est de causer "branché".
Dans ce registre inusable, évidemment, il convient de considérer tout à fait à part LE terme Baudrillardien par excellence; celui qui est à la foi son copyright, son glamourous touch of class, et sa glorieuse prothèse mentale. Il s'agit bien sûr de
"simulacre" qui gicle de son gros Montblanc à peu près aussi souvent qu"enfoiré" jaillissait de la bouche de Coluche. Mais outre celui-là, les livres de Baudrillard groupillent encore de pleins d'autres vocables (on n'ose pas dire "concepts" il ne faudrait tout de même pas exagérer) bien propres à faire frissonner d'aise tous les critiques d'art fainéants, les artistes sans idées, fils de pub incultes et autres petits bourgeois snobinards dans les dîners en ville cependant que le lecteur débonnaire cultivé et honnête qui n'a rien à se prouver, se retrouve, lui, rapidement abruti à grands coups de hologramme, médias, cybernétique, médias, dead-line, clonage, médias, cryogénique, médias, fractal, anticorps, déceptif, attracteurs étranges, viral, médias, .....médium. A cette Fête à Neu-Neu du parler hip-intello, l'art est forcément "transesthétique" les événements"supraconducteurs" et l'histoire susceptible d'une "nécrospective" (1).
De ce labyrinthe verbeux émerge une évidence : c'est que visiblement très éprouvé de ne rien comprendre à la lecture besogneuse des best-sellers à la mode qu'il achète méthodiquement en suivant les conseils des suppléments "Livres" ou "Sciences" de ses journaux habituels au kiosque du carrefour Vavin, Baudrillard a fini par s'abonner à Science et Vie, si bien qu'à force de mouliner à grands coups de mixer branché la vulgarisation de la vulgarisation, il est devenu, sans s'en rendre compte (et malgré une vive concurrence), le pape incontesté de La Pensée Prédigérée
quand vous lisez c'est déjà de la merde!
Longtemps, reconnaissons le, les aphorismes bénins de ce plumitif sénéscent,
"historien des neiges, théoricien de la glaciation, exégète du virus, océanographe de l'ennui", (2) ne décoiffèrent que peu de monde hormis peut-être Jeff Koons, Jeny Holzer et Serge Daney, parmi quelques-uns déjà mentionnés plus haut. Tout au plus avait-on relevé, incidemment, que l'Almanach Vermot était désormais publié aux éditions galilée au détour de quelques perlouzes du genre"le cablage est accablant", "on lui aurait donné le Bon Dieu sans confection", "heureux comme des cormorans dans la vaseline", ou, plus durasso-dutourien, "le Sida, c'est l'Afrique - la drogue, c'est l'Amérique du Sud - le terrorisme, c'est l'Islam - la dette, c'est le Tiers Monde". (2) Super! Ce type doit lire Libé c'est sûr. A moins que ce ne soit le contraire. En fait ce n'est pas bien clair. July-Baudrillard, Baudrillard-July, qui tient la bite de qui?: "Pourquoi je ne vais plus à la manif? Et pourquoi je ne vais plus à la Coupole? Même raison : le service est trop bien assuré" (2) On Nanterre bien les chevaux de retour.

Mais voilà. A la faveur de la crise du Golfe, le golem des nymphettes éprouvantes, contempteur des bébés éprouvettes ("Cool mes morues"), a définitivement pêté les plombs de son altéromètre radical, alors que précisément, tous les éléments d'une grande assomption Baudrillarde éblouissante étaient enfin réunis. Qu'on en juge.
Coté Nord (son vieux fonds de boutique), l'Amérique toute rutilante de son obscénité logistique conquérante. Coté Sud, en vraie figure de parfait salaud basané, l'Autre, coupable d'avoir tenté de nous prendre à notre propre piège dialectique avec nos propres armes militaires (autrement-dit de nous singer).



Au Centre, l'Arbitre-Hyperconnecteur-Spatio-Temporel-Planétaire des élégances couillues des choses de l'immonde monde d'ici: la télévision. Et enfin au dessus, très au dessus, occupant la tribune du commentateur pansu, le seul homme capable de réciter de mémoire la liste complète des modèles de zapettes en vente chez DARTY, le Léon Zitrone de la postmodernité, l'inoubliable précurseur qui établit jadis, et une fois pour toutes, les critères qui permettent de distinguer d'un seul coup d'œil entre une console Nintendo et le plateau du journal télévisé, Baudrillard himself. En dix maux comme en sang, donc, que du beau monde!
Et puis crac! Ces putains d'américains qui sont bien les salauds qu'on savait, mais encore plus salauds qu'on croyait, nous ont d'emblée confisqué le
spectacle.
D'où la réaction illico en cent pages schyzos du Baudrillard scouïzé: on aurait aimé n'y voir que du Feu et on a vu que de la Pub! C'est l'argument de son bouquin! (3) Conclusion il ne pourrait pas y avoir, il n'y aurait pas eu de guerre du Golfe!
S'en suit alors un grave délire viril (yo!) comme quoi on nous aurait servi de la frime, du bluff, de la mise en scène d'otages
"protagonisants" de la non-guerre. (et nous mêmes d'ailleurs, étions"otages de l'information sur la scène Mondiale (forcément mondiale) des médias" )(3). Mais pour ce qui est de la vraie guerre, zobi ! Tout ce que nous aurions vu tout au plus c'étaient de "faux guerriers, les guerriers présomptifs, généraux, experts, présentateurs de télé que nous voyons spéculer à longueur de journée".(3) Autrement dit, des papoteuses à la place des sulfateuses. Pas étonnant donc, avec une telle bande de bras cassés, que Baudrillard ait pu conclure à une "guerre nulle qui fait penser à ces matchs de football, qu'il a fallu si souvent conclure aux pénalties (...) comme si les joueurs se punissaient, de n'avoir pas su jouer et enlever le match de haute guerre" (3). C'est vrai quoi, quand on vous passe des balles pareilles, on tire merde!
Mais Baudrillard, qui croit savoir de quoi il parle, a son idée sur la cause d'une telle incurie martiale. Toute la responsabilité, selon lui, en incomberait à
"l'intellectuel" qui aurait "distillé sa phobie du réel et de l'action dans tout le réseau sanguin et cérébral de nos institutions. Dans ce sens, c'est le monde entier qui est en voie d'intellectualisation, y compris les militaires" (3). Bush et Saddam, odieusement châtrés par un gang d'intellectuels! Voilà un scoop! Dans le golfe, chacun l'aura compris, c'est Lawrence d'Arabie qu'il aurait fallu nommer à la place du général Schwartzkopf pour charger bravement les bougnoules sabre au clair.
Enfin, au terme du raisonnement de notre Clausewitz de foire du trône, il appert donc que la-guerre-du-Golfe-qui-n'a-pas-eu-lieu n'a rien réglé. Et qu'il convient d'en tirer de sérieuses leçons. Et Baudrillard, en champion de la haine de soi (avant de passer très prochainement à la franche haine de l'autre?) n'hésite évidemment pas à les énoncer : 1)
"nous pratiquons l'intégrisme démocratique mou, subtil et honteux, celui du consensus"
2)
"l'intégrisme consensuel (celui des Lumières, des Droits de l'homme, de la gauche au pouvoir, de l'intellectuel repenti, de l'humanisme sentimental) est tout aussi féroce que celui de n'importe quelle religion tribale ou société primitive". (3)
Diantre! Si l'envie lui prend de cheminer pareillement telle route de Damas, un certain grand blond vociférant risque d'en laisser choir son oeil de verre de son orbite creuse:"J'ai rencontré J.B. en l'an 2000 après J.C.".
Faut-il seulement conclure? car, déblatérateur professionnel désormais disjoncté, momie intellectuelle encore plus calcinée qu'un cadavre de la garde présidentielle de Saddam, Baudrillard, dans un ultime sursaut de lucidité pudique (c'est à dire sous prétexte de fustiger les journalistes de C.N.N.), a quand même trouvé la force de livrer un saisissant autoportrait clinique de son propre état dévasté, celui de
"la bêtise fonctionnelle, professionnelle, de ceux qui pontifient dans le commentaire perpétuel de l'événement, tous les Bouvard et Pécuchet de service, les faux aventuriers de l'image perdue" (3). Bien vu l'artiste! Après un tel constat, il ne lui resterait, en principe, qu'à aller passer une robe de bure à La Trappe, drapé à perpète de silence vôtif. Quand à son "oeuvre" qui s'en soucierait? Car à l'instar de la guerre du Golfe et malgré les ravages qu'on suppose de l'une comme de l'autre, (140 000 morts?) il n'est pas injuste d'estimer désormais que "La pensée de Jean Baudrillard n'a pas eu lieu".


(1) "La transparence du mal" galilée 1990.
(2) "Cool mémories" (I ou II) galilée 1987 et 1990.
(3) "La guerre du Golfe n'a pas eu lieu" galilée 1991.

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,