PRÉSUMÉS JUSTICIABLES

Une analyse politique suite au renvoi en correctionnelle des commissaires de l’exposition « Présumés Innocents » à Bordeaux en juin 2010.

PRESUMES JUSTICIABLES

L'art contemporain et la ville de Bordeaux vont donc avoir leur « procès du singe ». En effet, après dix années de réflexion, le juge Croizier et la juge Billaud persistent, et signent, malgré l'avis contraire du Parquet, le renvoi en correctionnelle de l'ancien directeur des musée de Bordeaux et de deux commissaires d'exposition de réputation internationale, pour diffusion d'images pornograghiques" susceptibles d'avoir été percues par des mineurs ", sans que l'enquête ait pu apporter la moindre preuve de ces allégations.
Ceux qui se sont intéressés au dossier, mais aussi les connaisseurs du droit, de la jurisprudence et les militants des libertés ont cependant de sérieuses raisons de ne pas être trop pessimistes sur l'issue finale du procès, tant l'affaire paraît grossièrement ficelée d'un point de vue juridique.
Il n'empêche : depuis presque dix ans c'est le supplice de la goutte d'eau, non seulement pour les trois personnes mises en cause mais aussi pour le milieu de l'art français. Or soyons clair : c'est le but recherché. Et plus l'affaire durera plus ce sera destructeur.
C'est pour cela qu'un éventuel appel du Parquet contre l'ordonnance de renvoi
 pour fondé qu'il pourrait sembler d'un point de vue judiciaire  pourrait aussi se révéler un piège politique car il aboutirait à prolonger encore plus longtemps le supplice chinois des mis en examen. Quelque chose comme l'application indéfinie d'une peine d'indignité sociale préventive.
Car les croisés autoproclamés de " l'anti-pédopornographie " le savent pertinemment : jamais les articles 227-23 et 227-24 du Code pénal n'ont visé la répression d'expositions culturelles. C'est ce qu'un procès démontrerait inéluctablement et c'est précisément pour cela qu'il fallait retarder le plus longtemps possible la tenue d'une audience publique qui règlerait le cas une fois pour toutes.

Pour tenter de comprendre ce qui se joue en coulisses de cette affaire qui présente plus d'une bizzarerie provinciale – pour ne pas dire bordelaise –, on peut d'abord relever avec quelle coïncidence l'ordonnance de renvoi a été rendue : un remaniement ministériel qui voit l'éviction d'une ministre arabe et impopulaire
 mais magistrate  et son remplacement par une ancienne chef de la police, de l'armée et du RPR.

Pour tenter de comprendre ce qui se joue en coulisses de cette affaire, dans laquelle
 fait exceptionnel  on voit des juges d'instruction passer outre les conclusions du Parquet, il faut ensuite rappeler que la personne qui avait initialement déposé plainte s'est désistée du procès depuis longtemps, et que seule reste en lice La Mouette, une association de victimes basée à Agen, et animée par une certaine Annie Gourgue, gendarme volontaire réserviste, et qui s'est très récemment indignée du fait que deux homos pussent vivre ensemble dans une même cellule à la prison de Villeneuve sur Lot :" Ce sont des gens à qui on permet une vie sexuelle épanouie. Comment voulez-vous que les victimes et les familles puissent être apaisées ? " laissant ainsi sous-entendre implicitement, à la lire, que les deux détenus en question, puisqu'ils sont gays, sont probablement aussi d'anciens criminels sexuels...

Or ce type de rapprochement n'est pas fortuit. Rappelons que lors des travaux de la commission mixte paritaire qui supervisa la révision du Livre II du nouveau Code pénal en 1992, le sénateur de droite Jolibois avait dépensé une énergie stupéfiante pour tenter de criminaliser l'autoavortement et pour faire de l'homosexualité une circonstance aggravante à l'incrimination de corruption de mineurs.
Quand en juillet 1992, ce même sénateur réussit le coup législatif de transposer
in extremis les articles 282-286 de l'ancien Code pénal dans les termes particulièrement discutables de l'article 227-24 du nouveau Code pénal qui sert de fondement aux poursuites actuelles, le député Gilles Millet ne s'y trompa d'ailleurs pas : il dénonça publiquement à l'Assemblée nationale un dérapage vichyssois et une démagogie inspirée de l'extême droite.
17 ans après, il semble que la situation n'ait guère évolué : les mêmes réseaux ultra qui entendent notamment faire rimer homosexualité avec criminalité et art contemporain avec décadence continuent à s'activer dans la pénombre. Il ne veulent pas le pouvoir, ils savent qu'ils n'en ont objectivement pas les moyens. Ce qu'ils visent c'est l'influence.
C'est la raison pour laquelle il ne faut pas se tromper de combat. La cause des" Présumés Innocents " n'est pas juridique, elle n'est pas artistique ou esthétique : elle est politique. Et elle oppose entre eux plusieurs clans au sein même de l'omnidroite.

Ne serait-ce que pour cette raison, les mis en cause n'ont pas à se justifier de leurs choix esthétiques, ni de leurs bonnes pratiques, car ils ont évidemment agi avec toute la légitimité publique que leur procurait leur mandat. Ils sont donc, plus que jamais, véritablement, présumés innocents.

En revanche, il faut désormais qu'un procès ait lieu pour démontrer une fois pour toutes, et de manière éclatante, que les poursuites actuelles ne sont fondées ni en substance, ni en fait, ni en droit.

Il faut désormais qu'un procès ait lieu pour démontrer que toutes poursuites engagées contre l'art et la culture sur le fondement des articles 227-23 & 24 du Code pénal résultent d'une interprétation fallacieuse du droit et dédaigneuse de la jurisprudence.

Il faut désormais qu'un procès ait lieu, également, pour éclairer d'un jour cru l'action de ces réseaux qui sous couvert de défense des enfants ou de la famille, mênent dans les marges du droit, de la politique, et des institutions de la République, une croisade idéologique aux ressorts suspects.

Il faut qu'un procès ait lieu, enfin, pour que, sur ces questions, la droite républicaine clarifie une bonne fois ses positions vis-à-vis de l'ultra-droite catholique légitimiste, dont on voit, à l'occasion de telles affaires, combien son influence est foncièrement néfaste et délétère dans le débat social.

Le maire de Bordeaux Alain Juppé fut originellement le bouttefeu politique de l'exposition 
 Présumé Innocents ". Mais je crois savoir qu'il a depuis tout à fait changé de position. L'ancien député puis ministre de la justice Jacques Toubon, fut en 1992 étroitement impliqué dans le processus d'élaboration du livre II du nouveau Code pénal. Mais je puis témoigner qu'il a depuis assumé toutes ses responsabilités. Notamment dans Le Monde dès 1994 pour défendre l'écrivain Jacques Henric injustement attaqué, ou très récemment, à nos côtés, à l'Ecole nationale de la Magistrature de Bordeaux, où il se livra à une déconstruction juridique, sophistiquée mais implacable des interprétations fallacieuses des articles 227-23 & 24.
Il faut espérer qu'à l'horizon du procès qui s'annonce, ces deux personnalités respectées de la droite républicaine, se feront un honneur de venir dire ou redire publiquement que leur attachement à certaines valeurs morales ou sociales n'est en rien incompatible avec l'absolu respect juridique et moral de la liberté de création dans ce pays.

Olivier Blanckart
sculpteur




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