"SIDA, MÉMOIRE, MÉMORIAL" Revue d'Ethnologie Française

Dans cet entretien avec Christophe Broqua dans la revue Ethnologie Française (Musée des Arts et Traditions Populaires N° 1998/1) , je décris le “ mémorial pour toutes les personnes victimes du sida ” organisé par l’association “  Vaincre le Sida ”. Nous discutons ensuite des différentes formes de mémoriaux et de leur fonction. On y aborde également les relations entre mémorial et communauté, mémorial et rituel, sida et art.

Le mémorial de Vaincre Le Sida, entretien avec Olivier Blanckart


Olivier Blanckart
A
près avoir été photographe pendant plusieurs années, je suis aujourd'hui sculpteur. En 1991, j'ai quitté l'atelier que j'occupais à l'«Hôpital éphémère» à Paris parce que les conditions faites aux artistes étaient exécrables. Comme les termes du contrat d'occupation prévoyaient que chaque artiste devait donner une oeuvre au Musée de l'Assistance Publique et que j'avais par ailleurs besoin de travailler, j'ai préféré régler ma "dette" à ma manière, en allant travailler dans un vrai hôpital encore en activité. Après avoir démarché plusieurs hôpitaux parisiens, j'ai été engagé comme "garçon" de salle dans un service de réanimation à Broussais, puis à la Pitié-Salpétrière dans un service d'O.R.L. Puis ayant obtenu une bourse, je suis parti quelques mois en Allemagne. A mon retour, j'ai voulu continuer de travailler auprès de personnes malades mais je souhaitais en même temps faire quelque chose qui soit utile politiquement. J'avais des amis séropositifs, et au delà de la question médicale et humaine je percevais le problème du sida comme une question politique. J'ai contacté AIDES m'a aiguillé vers Vaincre Le Sida une association qui fait du soin infirmier et de l'aide à domicile pour les séropositifs et les malades. Comme j'avais une expérience de garçon de salle on m'a tout de suite engagé comme auxiliaire de vie à domicile. Après un certain temps, les responsables de l'association ont su que j'étais artiste, et ils m'ont demandé d'organiser les stands d'information de VLS dans des lieux publics pour la journée mondiale du sida. C'est comme ça que j'ai commencé à mobiliser un savoir-faire spécifique, des recettes visuelles pour la cause du sida : je savais comment construire et éclairer un stand, comment faire des T-shirts, des logos, imprimer des affiches, trouver des slogans etc...

Ethnologie Française
Pouvez vous me parler du mémorial conçu par Vaincre le Sida?

Olivier Blanckart
En 1993, l'animateur du groupe de parole de VLS nous a dit : Il y a un besoin très fort de penser, de réfléchir, de se rappeler des personnes disparues. Moi-même j'ai perdu 80 amis. Il faudrait faire quelque chose ".
Nous sommes très vite tombés d'accord sur un dispositif qui consistait en une étendue de terre de bruyère de 8 m sur 12 sur le sol, sur laquelle chacun pourrait venir déposer une veilleuse qu'il allumerait en mémoire de quelqu'un. Il nous a semblé que la petite flamme était le symbole le plus universel de la pensée associée au deuil et à la mémoire. A l'extérieur, sur la rue, on a apposé un calicot reproduisant une phrase de Maurice Genevois sur la disparition des jeunes gens à la guerre de 14-18 :
"Eh bien on a été mutilés aussi dans nos amitiés. Et c'est ça qui est inexpiable. Un homme de trente ans, quand il se retourne sur sa route, il doit voir autour de lui des images de compagnons vivants, eh bien nous, à trente ans, quand nous nous retournions, nous ne voyions plus que des fantômes, nous ne voyions plus que des jeunes morts, et c'est cela qui est impardonnable". Cette citation mettait en évidence la permanence d'un modèle d'énonciation de la perte et de la souffrance : la perte injuste des amis est une cause de tristesse et de fureur inexprimables. On oublie trop que nos grands-parents ont vécu la catastrophe de la mort massive de leurs proches durant la guerre de 14-18, on oublie aussi qu'à ce moment là, l'épidémie de grippe espagnole a fait plus de victimes que la bataille de Verdun, de même qu'enfin on a oublié que jusqu'à ce qu'à la découverte de la pénicilline, la tuberculose était une maladie transmissible, mortelle, et qui engendrait le discrédit social.
On a refusé d'emblée d'établir le mémorial dans une église parce qu'on ne voulait pas donner de quitus à une confession quelconque, à l'église catholique moins qu'à tout autre. Outre que le culte catholique est en soi passablement mortifère, la position de l'église vis à vis du sida s'est révélée dangereuse et mortelle. Le plus choquant évidemment, c'est qu'une personne qui serait morte d'avoir suivi les injonctions du pape sur le préservatif pourrait cependant bénéficier du "service après-vente" de l'église : messe, absoute, intercession auprès du ciel, récupération du corps chrétien. L'église est très forte pour ça. Impensable.
Cependant il fallait un lieu qui soit assez solennel pour favoriser le recueillement et la mémoire. On a ainsi choisi le tepidarium des anciens thermes romains du Musée de Cluny qui sont vieux de 1500 à 2 000 ans.
Cette salle gigantesque en pierre possède une entrée par le boulevard Saint Michel, ce qui fait qu'on était vraiment au coeur de la ville. On a ainsi pu drainer beaucoup de public. De plus, la manifestation d'Act Up du 1er décembre 1993 se dissolvait à l'Odéon. Donc le soir, jusqu'à 22 heures, énormément de gens sont venus déposer des bougies. A l'entrée, il y avait donc cette étendue sombre et les bougies, on entendait un fond de musique baroque —ce qui était le choix du responsable du groupe de parole— tout était d'une extrême simplicité. Il y avait aussi un livre d'or sur lequel les visiteurs pouvaient évoquer les disparus. Ces pages étaient parfois d'une très grande beauté et en tout cas absolument poignantes.
L'année suivante, on a renouvelé le mémorial au même endroit mais le nouveau directeur du musée prétextant des raisons de conservation du lieu s'est opposé à l'utilisation de veilleuses. Comme cette opposition déguisée au mémorial lui même s'est manifestée très tard nous n'avions plus le choix d'un autre endroit, nous avons remplacé les veilleuses par des oeillets blancs. C'était très beau, mais les petites fleurs cela n'avait tout de même pas la même force que les petites flammes.
La troisième année, l'ancien directeur du Musée de Cluny qui avait changé de poste nous a accueillis dans la cour des Archives Nationales. Nous avons affiché sur d'autres calicots plusieurs textes littéraires et bibliques évoquant la mémoire. Le lieu était impressionnant mais moins intime et à cette époque de l'année, le plein air pose des problèmes techniques. En fait, trouver un lieu adéquat n'est pas évident. Il n'en existe pas tant qui soient suffisamment forts pour favoriser le recueillement, suffisamment neutres pour n'exclure personne et suffisamment commodes pour permettre le meilleur fonctionnement technique et le meilleur accueil des visiteurs.
Cela veut dire qu'il faut penser tout ça. Il ne s'agit pas de se laisser porter par ses pulsions, le symbolisme évident, le sentimentalisme. La question de la pensée, comme toujours, est fondamentale dans le sida : penser soi, penser autrui, penser le rapport à la société. Rarement la nécessité de penser n'aura jamais été aussi grande qu'autour de cette question. Et la difficulté est énorme. Parce que quand vous avez perdu un ami, vous avez du mal à penser. L'urgence du travail, la nécessité, l'urgence de gérer la douleur, ce sont des difficultés énormes pour penser. Donc, d'une certaine manière, le mémorial était une façon de souffler, de se poser. Le texte de la présentation du premier mémorial est clair :
"Il y a des dates qu'on ne se résoudra jamais à appeler des anniversaires. Dix années de guerres ! Guerre contre la maladie, guerre contre la souffrance, guerre contre l'ignorance, guerre contre l'intolérance. Depuis dix ans, beaucoup de choses ont changé face à la maladie, mais rien n'est fini. Et le travail que nous menons jour après jour doit continuer car il n'a jamais été aussi nécessaire : dans chaque secteur de la population la maladie continue de s'étendre et donc de tuer. En 1993, dix ans après la découverte du virus et dix après la fondation de VLS, il nous a également paru nécessaire de marquer un vrai temps de silence. Et de nous recueillir. De penser à tous ceux qui - connus ou inconnus - et sans distinction de sexe, de race, d'âge ni de cause de la maladie, nous manquent à jamais". Cela résumait exactement l'esprit et la fonction de ce mémorial.
Il est important de dire aussi que ce mémorial n'a pas été seulement un dispositif communautaire. Certes, VLS possède une histoire liée à la communauté gaie, ses fondateurs étaient personnellement impliqués depuis longtemps comme militants de la cause homosexuelle, mais il est clair également que sur le terrain, le soin médical, les problèmes sociaux, l'aide aux malades, n'ont pas de couleur sexuelle. C'est pour ça que le mémorial s'appelait "Mémorial pour toutes les personnes disparues victimes du sida". Le sida est une réalité à faces multiples, et la lutte a été forte tant qu'elle a su montrer ce caractère qui dépassait les clivages communautaires. D'une certaine manière, on peut se demander si une partie des difficultés rencontrées aujourd'hui ne résultent pas d'une re-fragmentation de la lutte suivant des logiques communautaires.

Ethnologie Française
Au moment de la mise en place de ce mémorial, vous êtes-vous intéressés à ce qui se faisait dans les autres associations de lutte contre le sida ?

Olivier Blanckart
Oui, mais on a estimé que le dispositif qu'on mettait en oeuvre convenait mieux à ce que nous voulions exprimer, sinon on se serait fondu dans un autre dispositif déjà existant. J'ai toujours eu le sentiment que le Patchwork des noms, par exemple, était quelque chose de compassionnel qui concernait des gens tournés sur eux-mêmes ou des gens explicitement concernés d'une manière très directe . Avec une tenue, une ritualisation qui font penser au New Age. D'ailleurs le modèle du Patchwork des Noms vient des États-Unis, comme la majorité des symboles et des modèles de lutte et d'expression contre le sida. Cela pour des raisons historiques aisées à comprendre.
En fait, en matière de communication sur le sida, il est à mon avis possible de distinguer, trois modes : un mode charitable, un mode évocatoire, et un mode énonciatoire.
Le mémorial de VLS relevait plutôt du mode évocatoire, mais n'était pas, dans sa forme, directement tourné sur soi. Le Patchwork énonce quelque chose de l'ordre de "regardez ce que
nous faisons pour vous exprimer que nous avons perdu nos amis". Un mémorial, ce n'est pas un monument, ce n'est pas une tombe, ce n'est pas une addition d'individualités. C'est finalement quelque chose d'assez abstrait qui parle au collectif. , Le mot mémorial est français, mais bizarrement ce sont les américains qui l'utilisent plus couramment. Dans la culture française finalement, entre le monument et la tombe il n'y a pas grand chose. Dans le mot "mémorial" est contenu l'idée que c'est la mémoire qui fonctionne, moins que telle identité. Cela nous paraissait assez puissant et assez général pour que personne n'en soit exclu. Cela dit, que des gens aient besoin de se retrouver dans une activité collective liée au travail de deuil qui pourrait le critiquer? : broder le nom d'un ami disparu, c'est une activité de deuil et de lutte contre l'oubli, comme l'activité de Pénélope. Mais en même temps l'activité de Pénélope cela n'a-t-il pas à voir aussi à voir avec l'idée de retour, autrement dit de résurrection? —"un jour ils seront tous avec nous, parmi les saints"— Du reste les membres du Patchwork s'habillent en blanc ce qui n'est pas un rite neutre. Le mémorial c'est autre chose, chacun peut s'y rendre en pensant à une personne, en allumant une bougie. C'est très abstrait. Mais le jour où l'on dépose une bougie, on se rend compte que beaucoup d'autres personnes sont là ou ont disparu, que l'on n'est pas seul. Cela peut se faire sans (dé)signer plus ou moins son appartenance à une communauté. Pour moi, c'est l'idée assez républicaine (au sens de la res publica) que tous les individus reliés dans l'idée abstraite d'une communauté au sens large et qui peut prendre une forme en une circonstance donnée.
Il y a une autre forme de mémorial que VLS a faite en France, c'est l'opération "40 000 ballons rouges pour vaincre le sida". Cette opération, n'a pas été inventée par VLS mais adaptée d'une idée d'une association anglaise de lutte contre le sida, le Terrence Higgins Trust. Cette opération consistait à parrainer pour 20 Francs un carton sur lequel on inscrivait un message que l'on accrochait à un ballon. On a ensuite lâché tous les ballons avec les messages un jour donné, en public. Des messages "rouges" vers "le ciel". Des messages retrouvés parfois très loin nous ont été renvoyés. On a fait cette opération, la première fois, en 1995. C'était un acte de mémoire. Elle avait une valeur énonciatoire et injonctive. C'était aussi une opération de communication et de récolte de fonds. Donc une fonction charitable puisqu’elle visait à récolter des fonds. Et une fonction évocatoire puisque les 40 000 ballons rouges symbolisaient 40 000 personnes disparues du sida en France. Cette opération réunit donc les trois modes de communication sur le sida : charitable, énonciatoire, évocatoire.

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Pouvez vous détailler de façon plus précise ce que vous entendez par chacun de ces modes ?

Olivier Blanckart
Le mode charitable, c'est dire par exemple: "C'est terrible les petits enfants (ou les pauvres etc..) meurent du sida, donnez des sous, faites un geste pour les aider". Ce type de communication qui fait appel à une vertu a essentiellement pour fonction de ramener de l'argent. Mais il peut se révéler pernicieux car il passe fréquemment par une victimisation du sujet et une bonne victime, presque toujours, est une victime "innocente" ce qui revient généralement à distinguer sans l'avouer d'autres victimes qui seraient, elles, plus ou moins "coupables". De ce point de vue on ne peut être que mal à l'aise face au succès du Téléthon ou à la communication d'une association comme SOL EN SI. Cette analyse trouve à mon avis sa confirmation dans l'effet "destructeur" en termes de recettes financières de l'intervention de Christophe Martet d'Act Up lors du Sidaction, quand brisant le consensus niaiseux de la télé, il a dit en substance que l'argent du Sidaction serait destiné à aider les pédés et les toxicos.

Le mode énonciatoire, répond à une fonction pédagogique ou politique. La forme du slogan est souvent la plus adaptée à ce mode de communication le but étant l'efficacité instantannée. Pour VLS j'en ai créé plusieurs : 'Il faut vaincre le sida" très basique ou ce syllogisme "Le sida : Tout le monde peut l'attraper — Chacun peut l'éviter". Le préservatif d'Act Up enfilé sur l'obélisque de la place de Concorde restera évidemment le summum du genre.

Le mode évocatoire, on l'a vu, répond à une fonction de consolation et de mémoire, c'est le cas du Patchwork ou du mémorial de VLS, les personnes disparues vivent dans notre souvenir et en même temps on rappelle aux autres que ces personnes-là ont disparu et que la souffrance continue. La fonction de consolation est primordiale. Le souvenir des gens qui nous manquent, la plupart du temps, on le refoule, parce que sinon on ne pourrait pas vivre. Mais parfois il faut faire droit à ce manque, à cette mémoire. Le mémorial remplit cette fonction-là. L'association VLS a été créée en 1983, c'est donc avec le Terrence Higgins Trust la plus ancienne d'Europe. Elle "porte" une mémoire du sida qui est lourde, terrible. Que faire de cela ? On peut d’abord créer des groupes de parole internes à l’association. Le Patchwork peut être considéré comme un groupe de parole élargi, avec à la fois une fonction interne et une interface avec l'extérieur. Le troisième stade serait peut-être le mémorial, un dispositif de pensée qui, en donnant le minimum d'incarnation au rituel, va permettre à tout le monde de s'y retrouver. De ce point de vue il est significatif que l'idée du mémorial soit venue de la personne qui animait le groupe de parole de l’association. On pourrait donc dire qu'il y a différents degrés, différentes fonctions.

Ethnologie Française
Que pensez-vous du terme "rituel" ?

Olivier Blanckart
Je suis assez agacé qu'on parle comme si la nécessite du rituel autour du sida était une évidence. S’est-on seulement demandé si un rituel c'est si évident que ça? Je ne suis pas ethnologue, a priori je ne sais pas ce qu'est un rituel. On pourrait peut-être essayer d'avoir un point de vue relativiste ou au moins analytique et se demander s'il est possible éventuellement de ne pas avoir de rituel, de penser autrement ? Le mémorial de VLS a eu des difficultés à se reproduire sous une forme identique d'année en année, ce qui tendrait laisser penser que l'on n'a pas fixé de rituel fort ; il a pu être contesté par des instances politiques, administratives, subir des contraintes de lieu. Par ailleurs, ce qui me gêne dans le rituel, c'est qu'il est le signe qu'une société s'est constituée. Or je ne suis pas sûr qu'il existe une société des sidéens disparus. Que des gens ressentent le besoin de se constituer en groupe pour partager entre eux parce que "si on n'a pas vécu ça, on ne peut pas bien comprendre", bien sûr. Mais est-ce qu'il s'ensuit, sur un plan philosophique, ethnologique ou historique, que l'on puisse affirmer l’existence d’une "société des sidéens disparus" ? Le débat est d'autant plus complexe que cette société hypothétique est souvent mise en oeuvre ou en visibilité, voire revendiquée, par des associations communautaires — homosexuelles. Il se trouve en effet que par un hasard tragique de l'histoire le courant homosexuel a été confronté massivement au sida qui en est plus ou moins devenu une cause connexe. Alors que la question de la définition d'une identité homosexuelle fait encore l'objet de débats, en tout cas de travaux, l'irruption du sida est venu compliquer les choses. Mais les questions que j'aimerais bien voir pensées sont : existe t'il vraiment un besoin de rituel? quelle est alors la nature de ce besoin? quel rôle joue le retour d'un refoulé religieux dans l'affirmation d'un tel besoin? Un rituel né de la volonté consciente a t-il des chances de durer? Je pense en particulier au culte de l' Être suprême à l'époque de la révolution. Je crains que comme souvent avec le sida —même si j'en comprends les raisons— on soit dominé par les sentiments avec tout ce que ça comporte de risques de pulsions irrationnelles, voire régressives.

Ethnologie Française
Pouvez vous maintenant nous parler un peu de la "Galerie des urgences ” ?

Olivier Blanckart
Je n'ai jamais cessé mon travail artistique du temps que j'étais à VLS. J'ai continué de faire des sculptures des expositions et d'organiser des performances. Et ce qui avait déterminé mon choix de travailler dans une association n'avait pas changé; j'avais toujours mes amis malades et je voyais qu'il y avait un drôle de silence dans le milieu de l'art sur cette question. Comme si c'était un tabou, on n'en parlait pas. Ne pouvait-on imaginer un langage qui parle de la question du sida, qui fasse de la prévention, délivre un message d'alerte selon des codes et des circuits de communication propres au public de l'art contemporain? Aussi, dans une galerie d'art conceptuel qui venait de fermer rue des Archives, j'ai créé la "Galerie des urgences" qui a fonctionné comme un lieu d'information sur le sida. Elle a drainé à la fois le public gay du Marais, des gens concernés par le sida —des médecins, des militants, des malades— et le public de l'art qui pensait y trouver une exposition d'art conceptuel : je n'avais épinglé au mur que des textes et de l'information. L'art conceptuel est un art qui a beaucoup travaillé sur la question des formes de l'énonciation. Le dispositif à parfaitement marché.
En 1993, j'ai fait paraître dans la revue d'art "Galerie Magazine" une publicité en pleine page qui disait :
"Sex. Si vous n'utilisez pas de préservatif, vous risquez de mourir". J'utilisais là un registre de communication, que personne à l'époque, à part Act Up, n'utilisait.
L'année d'après, mécontent d'expositions artistiques traitant du sida sur un mode sentimental, j'ai réalisé l'affiche : "L'art contre le sida ne sert à rien : mettez des capotes". Elle n'est pas subtile. Mais elle à la fois l'insuffisance et la force excessive des slogans, . Elle joue sur une ambivalence de formulation : l'inutilité de l'art, qui est une inutilité noble —l'art ne sert à rien et ne doit servir à rien— et l'art contre-le-sida ne sert à rien. Il y a donc ambiguïté entre "l'art ne sert à rien" et "l'art contre le sida ne sert à rien". Je créais un court-circuit renvoyant à une solution pratique : "Mettez des capotes". Beaubourg a d'abord refusé cette affiche que j'ai donc mise dans les rues. C'est seulement deux ans après, à la fin de l'exposition "Féminimasculin : le sexe de l'art" , qu'on m'a demandé de mettre sur la façade du Centre, un grand calicot de 9 mètres par 12 avec portant ce slogan et d'installer un kiosque de la Galerie des Urgences dans le Forum du Centre.

Ethnologie Française
Ce que vous avez fait au niveau de la Galerie des urgences, contrairement à ce que vous avez pu faire à VLS, ne concerne jamais la question de la mémoire. C'est toujours placé sur un autre plan, au niveau de l'art . Et vous avez beaucoup contesté d'autres formes d'art qui, elles, justement, se plaçaient plus sur ce plan là...

Olivier Blanckart
Comme on demandait à Patrice Chéreau s'il ferait un jour un film sur le sida, il a répondu : "Le sida, ce n'est pas un sujet, c'est un problème". Je suis à fond sur cette ligne. Par caractère je me situe plutôt du côté du "protest art". Comme artiste je faisais déjà des tracts depuis longtemps. J'ai montré que, même sans galerie, dans la rue, en faisant un simple tract, on pouvait produire une oeuvre efficace. Act Up faisait la même chose à propos du sida. Il y a un type de graphisme très noir et blanc, que j'ai repris. Ce sont des recettes visuelles de base. Du jaune, du orange, du rouge, du texte sur fond noir. Très militant.

Propos recueillis par Christophe Broqua le 29 septembre 1997, Paris

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