DU CHAROGNE-ART ET DE QUELQUES AUTRES CADAVRES DANS LE PLACARD. artpress

Cet article contre Lucy Orta a été publié dans artpress en juin 1997.

"S'ILS N'ONT PAS DE PAIN, QU'ILS MANGENT DE LA BRIOCHE"
DU CHAROGNE-ART ET DE QUELQUES AUTRES CADAVRES DANS LE PLACARD


Une des tantes de Louis XVI, Madame Victoire, qui passait pour avoir "fort peu d'esprit", si l'on en croit les mémoires de Madame de Boigne, se serait un jour exclamée —émue qu'elle était par la disette dans le peuple — : "Mon Dieu, s'ils pouvaient se résigner à manger de la croûte de pâté!". Le Robert des mots et formules célèbres nous apprend en effet que la croûte de pâté passait pour être particulièrement bourrative et indigeste. Rousseau, vers 1770, rapporte à peu près la même anecdote mais parle de brioche. C'est par la suite et pour les nécessités de la propagande révolutionnaire qu'on attribua —en la déformant— cette phrase à Marie-Antoinette, ce qui transforma un trait de compassion imbécile en une abjection fameuse.

Tout vient à point pour qui sait attendre. Cette abjection qu'une reine de France ne se serait pas avisée de proférer, la designer Lucy Orta, se présentant comme une "artiste contemporaine", l'a réalisée le 8 mars 1997 à Paris. En un temps où, fracture sociale et perte des repères historiques engendrent, sous couvert de "réflexion concernée", confusion, cynisme et démagogie —tout ce qu'on voudra, pourvu qu'il ne soit jamais question de Révolution.


Ainsi, une nouvelle petite sœur des pauvres, soutenue dans son entreprise par un prêtre catholique-mondain et d'autres mondains pas très catholiques, a entrepris 1) de ramasser des fruits gâtés sur les marchés, 2) d'en faire de la confiture, 3) de proposer ladite confiture au pauvre peuple à l'emplacement de la soupe populaire de St-Eustache ! Prions donc que ce saint protège spécialement de vômir. Question : Marie-Antoinette ne l'ayant pas dit eut cependant la tête coupée. Que fera-t-on à Lucy Orta?

L'équité oblige d'abord à préciser qu'elle n'est pas la seule ni la première à s'être aventurée au nom de l'art dans pareil bourbier. Un penseur aussi en vue que Paul Virilio l'a citée en exemple dans un entretien récent* à l'occasion duquel, quelques phrases plus loin — ceci expliquant cela ou l'inverse?— il en a profité pour déclarer que l'art était désormais "terminé". Précédemment, Lucy Orta avait conçu des vêtements-abris pour S.D.F. et Paul Virilio de son côté avait pensé des structures légères d'abri et de services spécifiquement adaptées aux personnes vivant dans la rue. Enfin, on se souvient des gorges chaudes que fit Paris-Match en décembre 1995, d'un véhicule-sculpture pour S.D.F. conçu par l'artiste américain Wodiszko et que l'Etat Français paya 250 000 FF pour l'enfermer aussitôt dans ses collections, ce qui importe finalement assez peu car de toutes façons ce véhicule ne marchait pas.

Décodons ce nouveau concept qu'on pourrait appeler la niche-à-chien-pour-pauvre. La niche serait évidemment à entendre, au sens marketing du terme, comme le segment d'un nouveau marché porteur car les S.D.F ont sûrement trente millions d'amis. Le chien serait, lui, une double métaphore désignant aussi bien l'état d'abaissement du pauvre que l'état de bassesse du nanti (obscurs ressorts commutatifs à l'œuvre dans l'inconscient de la lutte des classes). Le pauvre, enfin, fonctionnant comme un levier d'attraction affectif, en figure inversée de l'intouchable enfant-sacré des publicités pour voitures-à-vivre, serait destiné à masquer qu'on nous vend des objets à bénéfice-produit de valeur zéro, et dont le deal n'est envisageable que si l'on parvient à convaincre la clientèle (en l'occurrence le public-contribuable) que ces objets irréalisables ou inutilisables sont avant tout des prothèses esthético-politiques. Ainsi on respire! Le pauvre, reconnu symboliquement comme sujet social, comprend néanmoins d'emblée qu'il n'a rien à espérer et le nanti qu'il n'a rien à craindre. Au prix où est l'ordre finalement, c'est de l'argent pas si mal dépensé.

Si l'on tient compte outre cela d'un autre phénomène artistique illustré par Louis Jammes, Nan Goldin ou Sophie Ristelhueber, des photographes à la mode dont l'obsession de bénéficier du label "d'artiste" sans doute plus valorisant financièrement et socialement, les amène à transformer en show esthétique spectaculaire de sordides photos de l'horreur du monde (cicatrices chirurgicales fraîches, Beyrouth en ruine, Koweït écrasé, Tchernobyl pétrifié, africains inconnus ou amis blancs rongés par le sida, etc.) inventant au passage, et sous prétexte de témoignage humaniste, un nouveau genre de glamour qui rapporte gros —le charogne-art— on peut en en déduire qu'une partie de l'art actuel est bien engagé... sur une sale pente.


De tous temps, certes, la bêtise a été l'ennemi de l'art. Et après tout celle qu'on nous sert aujourd'hui ne serait pas pire à combattre que celle qui tourmenta Flaubert toute sa vie, si elle ne surgissait au moment précis où une partie de la bourgeoisie libérale-sociale, dans une alliance objective d'analyse avec l'extrême-droite, pose que la pauvreté, l'exclusion et l'immigration étant des phénomènes endémiques inévitables, il conviendrait désormais, au lieu de s'épuiser sans succès à en éradiquer les causes, de définir des territoires spécifiques pour ces phénomènes, de les gérer, de leur donner au besoin visibilité, identité symbolique, voire même dignité et citoyenneté —sous-entendu une certaine dignité et une certaine citoyenneté : l'apartheid. Foin de l'humanitarisme mou hérité des Lumières dont on voit aujourd'hui les limites pour ne pas dire les méfaits (Baudrillard, Furet). Ainsi un Arabe reste un Arabe, un pauvre reste un pauvre, un intellectuel reste un intellectuel, et ainsi de suite. Chacun à sa place dans sa différence. C'est le fond même du discours de Le Pen et de De Villiers, un couple beaucoup moins drôle que Bouvard et Pécuchet. C'est la logique même du processus qui aboutit à fabriquer actuellement, dans notre société républicaine et démocratique, des Untermenschen "ni régularisables ni expulsables" — évidemment ce dont il est question ici dépasse, on l'aura compris, la stricte question du "droit aux papiers".

Un autre aspect qui fait problème, c'est qu'au même moment encore, une bande d'intellectuels réactionnaires parfois brillants mais surtout très bien organisés, a décidé pour des strictes raisons de conquête du pouvoir, de raser (l'expression est de Marc Fumaroli qui n'est pas notre "Tasse" du tout) "les murailles" de "l'art contemporain" promu en quelque sorte nouveau tombeau du Christ dont il serait devenu urgent de déloger les Infidèles. Des gens qui, pour l'essentiel, prononcent ART pour dire qu'ils ne pensent qu'au mot PEINTURE, comme d'autres prononcent AMOUR en ne visant que la PROCRÉATION.

Entre ceux-ci, plein de rancoeur, et ceux-là qui, tout en se prétendant défenseurs de "l'art contemporain", pensent que l'art n'est plus dans l'art, mais exclusivement dans Blanchot, la linguistique, la philosophie, les bons sentiments, Debord, l'humanitaire, Godard, le cinéma, la politique, la photo, le témoignage, Serge Daney —et on en passe, du pire au meilleur— mais en tout cas pas dans la forme selon eux dépassée de l'expérience plastique, la voie est étroite et d'autant plus tortueuse que l'hallali de haine des uns recoupe parfois l'analyse hautaine des autres.

Que faire alors ? Débattre et critiquer publiquement. En finir une bonne fois pour toute avec cette logique de confiscation du discours, dénoncée non sans quelques raisons par les pourfendeurs de "l'art contemporain", et à laquelle on a longtemps cru, à tort, qu'il était judicieux de souscrire sous prétexte de ne pas offrir le flan à l'adversaire. Aujourd'hui cette dialectique a fait long feu car désormais l'ennemi est là, bien identifié, excité par l'état de morbidité qu'un relatif silence pouvait laissait présumer.
Lucy Orta donc. Refuser de se taire poliment, bien que son travail soit soutenu par certains réseaux voués à la défense de l'avant-garde. Ne pas laisser aux adversaires de l'art contemporain le soin d'affirmer que son travail est politiquement suspect, moralement abject, et artistiquement nul. Lucy Orta n'est pas des nôtres. Ou alors qu'un expert vienne expliquer où réside dans ce travail "le cœfficient d'art" tel que pouvait le définir Duchamp.
Toute ambiguë qu'elle soit, l'esthétique des Deschiens est réjouissante et même stimulante tant qu'elle relève du théâtre féroce et reste chargée de critique sociale. La même esthétique recyclée en une démarche "artistique" autoproclamée, tournée vers le réel et lestée d'un mélange de charité imbécile et de chic mondain est essentiellement démagogique, illégitime et dangereuse. Un exemple ? Lucy Orta explique volontiers que son intérêt pour les pauvres vient de ce que, enfant, sa mère était assistante sociale. On frémit à l'idée de ce qu'elle aurait pu proposer si son père avait été gardien dans un camp de concentration.

On s'adressera pour conclure au curé de St-Eustache dont le profond dévouement à la cause des victimes du sida est par ailleurs connu. Qu'il nous soit permis de l'exhorter chrétiennement à relire attentivement le passage du Sermon sur la montagne relaté en Mathieu 7:6 —"Ne jetez pas vos perles devant les porcs, de peur qu'ils ne les piétinent avec leurs pieds et que, se retournant, ils ne vous déchirent" —passage que l'ignorance populaire a précisément transformé en l'expression "donner de la confiture aux cochons".


Olivier Blanckart

* in documentsdocumenta n°1, 1996. Entretien avec Catherine David pp 50, 54.

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,