LE BAS RÔT DE LYON

CENSURE DE LA CENSURE DE LA CENSURE : le bas rôt de Lyon

Le bas rôt de Lyon


Nous connaissons tous la fameuse sentence de Guy Debord  : «dans un monde  réellement renversé le vrai est un moment du faux ». Mais rendu au stade suivant est-il possible de penser « l’inverse » ?
 Permettez que je résume vivement l’aventure qui m’arrive.


Moment 1
 La Fondation Claudine et Jean-Marc Salomon pour  l’art contemporain (Savoie) vient  de me signifier qu’elle  annule mon exposition personnelle prévue initialement pour mars 2012 et sa contribution —pour un montant de 7000 €— au cofinancement d'un livre monographique sur mon travail qui devait être coédité avec le MAMCO de Genève, le Musée des Beaux-Arts de Dole, le Musée des Abattoirs de Toulouse…   
Cette mesure de censure totale à mon encontre est une conséquence de mon refus d’accepter une censure partielle :  on exigeait que je renonce à exposer une de mes oeuvres faisant  explicitement référence à l’affaire Flactif survenue au grand Bornand en 2003.  Les raisons invoquées officieusement seraient la crainte de « troubles » que mon oeuvre risquerait de susciter ou les mauvais souvenirs qu’elle risquerait de réveiller chez les enfants des environs qui auraient connu ceux de la famille Flactif assassinée.
Je n’épiloguerai pas, du moins pas ici,  sur cet « événement primaire » pour en venir au « motif secondaire » qui est l'objet principal de ce message.


Moment -1
Il se trouve que j’avais été contacté il y a plusieurs mois par Maître Pierre fronton, avocat à Lyon et membre du conseil de l’ordre, pour prêter mon concours à la Conférence du Stage qui se tiendra le 2 décembre 2011 à l’occasion de la rentrée solennelle du barreau de Lyon. 

En la circonstance il m’avait été demandé de tenir, en tant que personnalité « réelle », le rôle d’un plaignant fictif qui aurait assigné  en justice, fictivement, le véritable directeur du musée d’art contemporain de Lyon, Thierry Raspail, lui même présent dans la salle. Motif du « procès » : l’autocensure qu’il pratiquerait dans son musée, fait que j’entendais dénoncer et faire condamner.

L’idée n’était pas de moi et, je le répète, ce  devait être une fiction pour servir de support dans le cadre de la  Conférence du Stage.
Je connais en effet le barreau de Lyon pour y avoir prononcé une conférence sur la censure pendant la précédente Biennale de Lyon, et c’est à la demande de Thierry Raspail que j’ai  à nouveau été  contacté pour jouer ce rôle de « faire-valoir »  et permettre  ainsi à  deux jeunes avocats, chargés de nous défendre l’un et l’autre, d’exercer tout le talent et l’éloquence qu’on leur prête.

 Régulièrement engagé en faveur de causes diverses,  je me suis rarement soustrait à la nécessité de donner de ma personne avec abnégation si cela pouvait faire progresser les idées que je défendais.


Moment 2
Mais comme depuis 10 jours la réalité de ma propre situation a brusquement dépassé la « fiction »  supposée de mon « personnage public », il me paraissait impensable de m’en tenir au rôle de « figurant de moralité » muet, fut-ce dans le cadre «didactique » d’une fiction judiciaire.
J’ai donc demandé, avec toutes les précautions et les guillemets possibles, qu’il puisse être fait mention, d’une manière ou d’une autre mais néanmoins explicite, de ce que l’exercice auquel on allait/venait  de se livrer n’était hélas pas sans rapport avec un cas réel qui m'était advenu récemment. De  pseudo-procès « en contumace » il ne pouvait  évidemment être question —la chose en mon esprit était claire. Mais à l’inverse passer totalement sous silence la réalité de faits dont on venait de faire la  parodie judiciaire me paraissait tout  aussi inenvisageable.
Sauf à être totalement schizophrène.

Que  croyez-vous qu’il arriva ? Le Conseil de l’Ordre de Lyon m’a signifié que dans les  circonstances nouvelles créées par ma situation, je ne saurais plus  être  la « partie civile » de leur scénario. Olivier Blanckart disparaitrait donc pour céder la place à un « collectif d’artistes », non précisé, anonyme !

Au cas ou certains penseraient avoir mal lu je synthétise : le barreau de Lyon fera sa rentrée solennelle le 2 décembre 2011 en orchestrant une censure de la censure de la censure. Avec la complicité passive du directeur du musée d’art moderne de Lyon, Thierry Raspail.


Digression

 J’ai bien tenté de trouver quelques comparaisons pour faire voir le tragesque de cette bouffonnerie grotique : elles sont toutes mauvaises, évidemment.

Par exemple j'ai imaginé que le sujet de la conférence du stage de cette année aurait pu être
« les discriminations sociales insidieuses en raison de la couleur de la peau », et que pour tenir « mon » rôle on aurait invité une personnalité métisse reconnue pour son engagement sur ces questions. Puis j’ai imaginé que cette personnalité ayant, par hasard, été la victime récemment d’un fait de discrimination réel et flagrant à titre personnel, on l’aurait  instantanément remerciée en la priant « d’aller se faire noir ailleurs ».

  J’ai encore imaginé que j’aurais pu être une intellectuelle féministe, auteure d’un livre remarqué sur la violence envers les femmes, et que, invitée dans une émission de télévision, on m’aurait décommandée sitôt qu’il se serait  avéré qu'un énorme cocard à mon oeil gauche trahissait que le sujet traité dans mon livre reflétait malencontreusement aussi, un certain pan de vécu personnel …

 Enfin, j’ai imaginé le plus délirant : un scénario avec l’excellent commissaire Neyret, cette star lyonnaise de la lutte contre le banditisme qui dort désormais en prison à Paris, à 200 m de chez moi.  Je me suis plu à imaginer la réaction de ces braves lyonnais mes amis... s'ils avaient découvert que les services de l’IGPN qui ont serré Neyret étaient eux-mêmes mouillés dans des affaires aussi graves que celles reprochées au brave commissaire…

C'est foireux, délirant, c'est de la prose paranoïaque et désagréable à lire, je le sais, et c'est supposé l’être d'ailleurs, car psychologiquement ça reflète assez bien ma perception de la situation.

Mais je m'aperçois aussi qu'il va falloir que je j’arrête, là : ce train roule trop vite décidément, je m’essouffle et je vois arriver le bout du quai…

Le bonjour de ma part à Téhéran-sur-Rhône 


Olivier Blanckart

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,