ART ET HOMOSEXUALITÉ : RIEN À VOIR DANS LE PLACARD FRANÇAIS ?

Ce texte est la version intégrale d’une lettre qui fut publiée partiellement dans Beaux-Arts Magazine de janvier 2001. Il s’agissait d’une réponse suite à un article biaisé d’Eric Troncy sur l’art contemporain et l’homosexualité en France, dans un numéro précédent de BAMAG en novembre 2000.

Bamag art & homosexualité

Art et homosexualité : Rien à voir dans le placard français ?


Titrer hardiment Beaux-Arts Magazine du mois de novembre 2000
"Art et Homosexualité », un an après l'adoption du PACS par les députés français sur proposition d'un gouvernement hétérosexuel et socialiste, est assez révélateur de cette hardiesse téméraire à laquelle une certaine critique d'art française nous a habitués depuis des années et à laquelle donc, il faut rendre une nouvelle fois ici l'hommage qui convient.

Ainsi, l'article
"I will survive", page 104, qui prétend faire le point sur l'art contemporain homosexuel tout en prenant bien soin surtout, de ne pas disperser l'épais brouillard honteux qui continue globalement de planer sur le placard artistique français confine t-il à un exercice de jésuitisme météorologique. Car justifier, de facto, le silence à peu près total (à une exception notable près) depuis des années de la critique française sur la question homosexuelle par le but proclamé d'éviter le piège du politically correct et du communautarisme à l'américaine apparaît comme franchement audacieux d'un point de vue intellectuel, dès lors que les artistes américains sont quand même cités plus de quarante fois dans l'article, tandis que, sur les quatre artistes français mentionnés, deux (Philippe Thomas et Absalon) le sont au titre de "morts du sida", alors même que leur œuvre n'avait jamais reflété des orientations sexuelles particulières.

De même il y a approximation falsificatoire, lors qu'on tend à ériger Dumb Type en icône gay exotique (dans le lointain Japon homophobe et mystérieux des Geishas) alors que la question de l'identité sexuelle ou le discours sur les minorités n'a jamais représenté qu'un aspect tout à fait limité du travail de Dump Type. Au point que le groupe d'information et de militantisme sexuel « Artscape » créé par Dumb Type à Kyoto, suite à la séropositivité de Furuhashi Teiji, fut institué de manière distincte, précisément pour éviter ce genre de confusion.

Mais sans doute l'exaltation d'icônes mythiques lointaines (Furuhashi, Gonzales Torrès) ou folkloriques (Gilbert & Georges) est -elle un moyen bien commode pour camoufler le silence organisé sciemment autour de quelques figures homosexuelles majeures de l'art en France — pour n'en citer que deux : Michel Journiac et Claude Lévêque.

Qui mieux que Michel Journiac dans son
"Hommage à Freud", puis en 1974, avec la suite "24 heures dans la vie d'une femme ordinaire" posa de façon radicale et avant tout le monde (avant Cindy Sherman notamment) les balises "d'un vaste champ d'expression traversé par les questions de politique du désir, une culture revendicatrice née d'une expérience moniritaire, inscrite contre le modèle sociologique dominant : hétérosexuel, masculin et plutôt blanc de peau" ?
Quand à Claude Lévêque dont l' œuvre, de
"Grand Hôtel" en 1983 jusqu'à "La loi du plus fort" sa récente installation à la galerie Stéphane Ackerman au Luxembourg le mois dernier, est de part en part traversée par une problématique claire et explicite qui évite cependant le piège de "la lecture trop littérale qui l'enfermerait dans un schéma purement identitaire", il n'en est pas plus question.

À cela une raison simple. L'œuvre de ces artistes étudiée du point de vue de l'engagement sexuel se révèlerait aux antipodes de cette mièvrerie kitsh traditionnellement idolâtrée par une certaine critique française qui donnera toujours sa préférence à l'allusion sucrée, voire à l'obcénité décorative, plutôt qu'à une radicalité et une subversion politique et sociale véritables qui, par contraste, risqueraient de n'en faire paraître que plus méprisable sa propre pusillanimité honteuse.

Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si cette même critique cite immanquablement Michel Foucault (mort du sida dans son propre silence sur sa maladie) et use plus volontiers du terme "
Queer" tellement"vous m'avez compris" plutôt que de ce mot simple de Jean Genêt qui résume tout, pourtant : "pédé, le mot qui abolit le bel ordre" — mais la critique d'art n'est ce pas précisément une forme de maintien de l'ordre?)

Rappelons donc pour mémoire que dans le pays européen le plus touché par le sida, l'accès aux multithérapies, la prise en compte de la parole des malades dans les pratiques thérapeutiques, l'accélération des efforts de recherche des laboratoires, la lutte contre la discrimination sociale des homosexuels et enfin le PACS n'ont certainement pas été obtenus en suçotant quelques bonbons en tas à l'ombre d'un rideau de perles translucides dans une galerie branchée de la rue Debelleyme à Paris, ni en feuilletant Beaux-Arts Magazine.

Si bien qu'il y a quelque impudence à citer aujourd'hui en exemple dans un article spécieux et venant beaucoup trop tard, les interventions exemplaires d'Act Up qui n'en rendent que plus criant le silence et la lâcheté de tous ceux qui se terraient dans le milieu de l'art contemporain français à cette époque, chose que j'ai précisément voulu souligner en reproduisant comme seule et unique œuvre d'art visible dans mon panthéon artistique de la Biennale de Lyon l'été passé, la capote géante d'Act Up place de La Concorde.

Olivier Blanckart

Artiste, créateur de La Galerie des Urgences contre le sida au Centre Pompidou en 1995, ancien cadre de Vaincre Le Sida (VLS) association d'aide et de soins à domicile aux malades du sida.

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,