JE DOIS TOUT A L'ÉCOLE RÉPUBLICAINE Beaux-Arts Magazine

Ce texte a été publié dans un numéro Hors-Série de Beaux-Arts Magazine intitulé « L’ART A L’ECOLE » en octobre 2001. J’y rends en particulier hommage à mes professeurs, Philippe Clarou et Danièle Reynaud, qui furent premiers maîtres avec qui, quarante ans plus tard, je suis demeuré en contact.

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LA PHOTO COMME REVELATEUR


Romans sur Isère, Drôme, 1971. Classe de 5
ème au collège de La Monnaie, le CES du gigantesque quartier de H.L.M. qui s’étend à la périphérie-est de la ville.
Par curiosité j’avais suivi un copain dans une petite salle obscure à l’atmosphère saturée d’une odeur acide. Le labo photo du foyer socio-éducatif du collège. Et dans un geste sans nécessité, je venais d’immerger une feuille de papier cartonné qui traînait sur une table dans une cuvette à moitié remplie de liquide jaune-marron. Elle vira au noir en quelques secondes. A cet instant exact j’eus le sentiment d’avoir été foudroyé de l’intérieur. Car je venais de voir quel métier j’allais faire plus tard.
Petit, faisant moins que mon âge, mes risibles capacités pour les bagarres et la course aux filles étaient encore amoindries par l’étouffoir intégriste et sectaire sous lequel ma famille décomposée m’obligeait à pourrir. Quoique lecteur boulimique et bon en français j’appartenais donc très logiquement à cette catégorie d’élèves médiocres et dissipés en classe, fortement promis à une orientation-poubelle après la troisième. Littéralement, la photo me sauva. Dans les huit mètres carrés d’obscurité du labo-photo, j’avais trouvé un abri à ma double inadaptation au collège et à la famille. Je devins responsable du club-photo (ill. 1). Philippe Clarou, le professeur de maths qui était supposé superviser nos activités mais qui dans la réalité se tenait à une distance suffisante pour nous laisser une paix royale, détecta cependant que j’avais contracté une véritable passion et il m’aida de façon invraissemblable. Certains week-ends il venait me chercher chez mes parents avec sa femme qui était professeur de biologie et nous partions en virée photo dans la montagne. Il possédait le matériel le plus sophistiqué à l’époque. Il me prêtait un appareil, en gardait un autre pour lui, on faisait chacun nos images. D’autres fois il me disait : « fais des photos, dis moi l’objectif dont tu as besoin : aujourd’hui je suis ton assistant ». Les photos développées, nous nous livrions chez lui à la comparaison et à l’analyse de nos images respectives entre deux auditions d’opéras de Wagner qu’il fallait suivre en lisant la partition. Un maître.

Mais soyons objectifs. Les Beaux-Arts n’avaient à peu près rien à voir avec cette aventure. Du fait de mes responsabilités, le collège me chargeait avec mon copain Alain Poirot de prendre diverses macro-photos de champignons, de mygales et de scorpions pour le labo de sciences naturelles (ill. 2) paraîtrait que certaines de nos images servent encore pour des cours). Et si je devinais confusément que la photo pouvait avoir une dimension autre que documentaire ou socio-éducative, ce n’était certes pas par connaissance de Cartier Bresson ou de Weston, mais plutôt par ma contemplation cotonneuse des photos de nymphettes de David Hamilton et des tirages de Jean-Loup Sieff qui servaient de support publicitaire pour le papier photo Ilford.
Un jour, je réalisai une photo super géométrique de la façade du CES (ill. 3). Je fis voir le résultat à Mme Klein une prof de français intello qui avec son groupe théatral montait « L’enfant et les sortilèges » de Cocteau ou «L’histoire du soldat» de Ramuz. A ma déception elle trouva que ma photo était vertigineuse et donnait presque « mal à la tête ». Quant aux dames transparentes qui nous enseignaient le dessin sur un mode généralement dépressif, l’idée qu’il put y avoir un lien entre notre activité et leur discipline ne les effleurait apparemment pas, et nous non plus.
Il n’empêche. Je participai à ma première exposition lors de la fête de fin d’année du collège, où, sous la pancarte générique « club-photo » j’accrochai quatre photos de format 30x40 virées en bleu représentant le soleil scintillant à travers des branches d’arbre en hiver. J’avais 15 ans.
Deux ans plus tard ayant une fois pour toutes largué école et famille, je travaillais en usine. Dans mon minuscule appartement ma première tâche avait été d’aménager un studio de prises de vues (ill. 4) et un labo photo. La femme de Philippe Clarou me conseilla de profiter du pont du 15 août pour aller à St Paul de Vence près de Nice voir une exposition d’un peintre Allemand nommé Paul Klee. Je m’y rendis. Choc indescriptible de la Fondation Mæght ! De retour vers Antibes en auto-stop, je fus ramassé par une méhari conduite par un type en bermuda. C’était Adrien Mæght. Je lui dit naïvement que je pourrais accepter n’importe quel job à la Fondation, même balayeur… . Ce fut mon premier contact avec le monde de l’art. Une autre histoire commençait .

Ces professeurs qui ont sauvé ma vie avaient achevé leurs études juste avant 1968 et avait en commun d’être de gauche, voire d’extrême-gauche et de rayonner d’un esprit d’utopie pédagogique et culturelle qui compensait leur incompétence d’un strict point de vue artistique — peu importe, c’étaient des passeurs ! Très peu d’élèves sans doute, se saisirent avec autant de fureur que je ne le fis des promesses de liberté entrevues par ces interstices aménagés dans le mur de l’institution éducative. Par exemple, Madame Reynaud notre professeure de Français serait sûrement très étonnée d’apprendre que j’ai réalisé « Remix en pour le temps présent » (ill. 5) en souvenir de cette matinée qu’elle nous fit passer à écouter « Nuit » de Yannis Xénakis, et « Messe pour le temps présent » de Pierre Henry & Michel Colombier. Nous étions en classe de 6
ème, nous avions dix-onze ans. C’était de l’art moderne, nous ne pouvions alors pas le savoir …

Olivier Blanckart

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,