LE PIÈGE DES INSTITUTIONS CULTURELLES artpress

Cette interview par Catherine Millet à l’intitulé explicite a été publié en juin 2003 dans un Hors-série spécial d’Artpress intitulé CENSURES. Il arrive souvent, quand on republie des textes un peu anciens, qu’on s ‘aperçoive avec honte ou amusement qu’ils ont vieilli. A la relecture je m’aperçois que ce texte reste hélas d’actualité . Il n’y vraiment pas de quoi s’en réjouir.

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Le piège des institutions culturelles


Catherine Millet : On a l'impression que, depuis quelques années, des actes de censure à l'encontre d'artistes plasticiens se sont multipliés, principalement dans des institutions publiques, et notamment en province.
Est-ce une illusion, due au fait que le milieu de l'art serait plus vigilent, plus prompt à se mobiliser ?
Ou bien ces actes de censure sont-ils en effet plus nombreux, et dans ce cas peut-on en repérer les raisons : dilution des responsabilités ? Effets de la régionalisation ? Engagement et soutien affaibli de l'Etat ? Réactions à une politique culturelle mal acceptée ?


La multiplication des affaires de censure dans les institutions subventionnées n'est pas une illusion, c’est une réalité objective pour au moins une raison mécanique : il y a plus d'institutions subventionnées aujourd'hui qu'il y a vingt ans, donc plus d’affaires de censure qui surviennent dans ces institutions.
Mais conclure ainsi serait pervers. Cela reviendrait à admettre comme une fatalité inévitable l’augmentation des accidents de la route, par exemple, vu qu’il y aurait de plus en plus d’autoroutes, sauf que… les autoroutes ont été crées précisément pour diminuer les accidents tout en étant plus performantes que les routes et qu’en outre on travaille constamment à en améliorer la sécurité.
De même les institutions ont été imaginées à l’origine pour être des hâvre d’excellence et de liberté artistique, or parfois on a malheureusement l’impression que ces endroits sont devenus des pièges dangereux ou des citadelles assiégées du point de vue de la liberté d’expression.

Certes la dégradation du climat censorial est un phénomène général depuis dix ans en France. Les écrivains et les cinéastes en font aussi les frais, mais généralement par les moyens plus « classiques » et transparents, si j’ose dire, de la procédure judiciaire. Dans les institutions d’arts plastiques les affaires prennent un tour grossier et scandaleux, s’agissant des derniers lieux ou l’on aurait du voir prospérer des pratiques telles que la fermeture d’expositions sur ordre arbitraire d’un maire, par exemple.

S'agissant du milieu de l'art, il est en revanche bien difficile de parler de « prompte mobilisation » : le milieu institutionnel, à quelques exceptions près, est resté inerte, et dans certaines Régions on a même relevé des cas (rares heureusement) de nette soumission de directeurs d'institution aux diktats du FN. Quand à la réelle mobilisation des artistes, notamment autour de la pétition « Baise Moi (pas) ! », qui aurait du déboucher -c'est ce qui était exigé- sur une réforme de la loi, elle a finalement échoué face aux misérables calculs électoralistes de Lionel Jospin.


Catherine Millet : Considérant quelques cas récents, peut-on dire que les raisons de ces censures (aussi bien les vraies raisons que celles avancées) sontcomparables ? A-t-on toujours affaire à une même "famille" de censeurs ou ceux-ci sont-ils distincts les uns des autres ? Quant aux voies selon lesquelles s'exercent cette censure, sont-elles, là aussi, toujours semblables ? Ou bien peut-on distinguer entre des censures plus ou moins directes ? Par ailleurs, n'assiste-t-on pas quelquefois à une auto-censure préventive des responsables d'institution, voire... des artistes ?

On peut distinguer trois types de censure. D'abord la Loi et la censure légale. L'article 227-24 du code pénal adopté en mars 1994 en remplacement de l'ancien délit d'atteinte aux bonnes mœurs est actuellement le fondement principal d'actions en justice intentées majoritairement par des activistes d’extrême-droite
MNR, FN (affaire Scorecki) ou des associations intégristes/familialistes (affaire Présumés Innocents) rarement éloignés des premiers.

Ensuite la censure arbitraire. La décentralisation aidant, les élus locaux se comportent de plus en plus comme des hobereaux dans leur fief et n'hésitent pas à faire fermer arbitrairement une exposition qui simplement leur déplait. (affaire Bustamante à Carpentras, ou Gloria Fridman à Toulon, affaire Van de Steg à Toulouse *)

Enfin la censure politique et budgétaire. La plupart des institutions d'art contemporain et leurs dirigeants sont dans une situation juridique et budjétaire tellement précaire qu'elle les vassalise littéralement face aux élus locaux. Résultat : étouffement lent, autocensure et contorsions éthiques.

Le prototype de ces élus locaux foncièrement haineux vis à vis de la modernité artistique et abusant nuisiblement de leur pouvoir contre l'art contemporain ce n’est pas le trop évident maire de Toulon, c’est plutôt à mon avis, le très policé et très agrégé de lettres classiques Alain Juppé. Il a d'abord viré le fondateur unamimement respecté du CAPC, il a ensuite constamment réduit les budjets de cette institution et enfin, en exprimant sa désapprobation à l'exposition « Présumés innocents » par quelques déclarations publiques électoralistes cyniquement calculées, il a suscité un climat moral tout à fait propice aux poursuites intentées plus tard par une association familaliste contre les artistes, les œuvres et les commissaires de cette exposition.

Contrairement aux deux premiers types de censure qui s’inscrivent, pour l’un, dans un contexte général de restriction des libertés et de maladresse législative, et qui relève, pour l’autre, d’un effet pervers de la décentralisation, la censure politique et budjétaire ne doit, elle, rien au hasard. Il est par exemple tout à fait signicatif que les principales augmentations budjétaires dans les FRACS et les Centre d’art aient porté ces dernières années non sur la création, mais sur la médiation ou la politique des publics. Or, quoi de plus contraignant que cette injonction d’éduquer et de ramener vers le centre d’art le plus large plublic, quand on sait que derrière ce « public » se cachent en réalité principalement les visites de scolaires, tellement bonnes pour les statistiques de fréquentation et la bonne conscience éducative ? Pour mesurer les effets aliénatoire de ce pédagogisme forcené, il serait par exemple intéressant de demander combien de lieux institutionnels seraient prêts à exposer à la vue de tous, dans leur murs, la photo de Larry Clarck reproduite en converture du livre Teenage Lust…

La combinaison de toutes ces contraintes crée des situations aussi tordues qu’inédites.
Le (par ailleurs très respectable) CNEAI de Chatou qui a produit l’ exposition de l’artiste japonais Kyoichi Tsuzuki visible en ce moment, a préféré « délocaliser » dans une galerie parisienne privée ( !) (la galerie du Jour Agnès B.) toute la partie gore du travail de l’artiste ! Les responsables du CNEAI invoquent une stratégie de responsabilité politique en vue de ne pas affaiblir l’institution, tandis que l’agent japonais de l’artiste parle de censure…
En Languedoc-Roussillon le nouveau directeur du FRAC dans une lettre à l’artiste-internet Nicolas Frespech se demande si celui-ci peut vraiment se plaindre de la censure de son site-œuvre par le FRAC, dans la mesure ou ce site-œuvre reste visible à une autre adresse (l’œuvre est en effet « politiquement réfugiée » sur le site de l’école des Beaux-Arts de Lyon). Un peu comme si on disait à Rushdie de ne pas se plaindre, puisque ses livres interdits en Inde et au Pakistan, sont quand même disponibles en Angleterre et en France ! Est-il beson de le préciser ? l’excellent et expérimenté directeur du Frac Languedoc-Roussillon ne fait pas un instant mention dans sa lettre de la cause réelle pour laquelle l’œuvre de Frespech est censurée : les pressions politiques du FN auxquelles le FRAC a cédé !

S’organiser pour se défendre

Catherine Millet : Comment les responsables d'institution peuvent-ils se défendre contre les tentatives de censure ?

D'abord en étant courageux.
Certains, mais trop peu, le sont indéniablement. Ils paient donc de leur isolement et de leur fragilité la lâcheté (pour ne pas dire pire dans deux ou trois cas) qui caractérise la plupart de leur « collègues ».
Ensuite en étant rigoureux.
Dans un certain nombre de cas, on s'aperçoit que la censure est la conséquence d'un travail mal ou insuffisamment fait en amont par l'institution. On connaît ainsi le cas d'un ex-directeur d'institution qui, pour défendre une œuvre menacée de censure à invoqué Blanchot dans une lettre -on imagine l'efficacité !- au lieu de citer plus prosaïquement les articles appropriés du code de la propriété intellectuelle. Mais cet aspect de la discussion débouche sur la question de la qualité du recrutement (ou des modes de recyclage corporatistes) des responsables institutionnels.
Enfin en étant organisés collectivement.
Il est selon moi très significatif que seule une minorité de responsables institutionnels ait signé la
Pétition Nationale Contre la Censure dans l'art parue en 2001. De même, aucune initiative collective contre la censure consistante n'a émané des milieux institutionnels. Pourtant il me semble évident que seule une initiative collective spectaculaire serait à même de renverser le rapport de force politique. Par exemple, on pourrait imaginer une gigantesque initiative intitulée « Présumés coupables », par laquelle, tous les FRACS, tous les centre d'art et toutes les écoles et tous les musées d'art contemporains français, s'engageraient à montrer au même moment des œuvres d'art contemporain dont les lois françaises actuelles proscrivent l'exposition « aux mineurs ». Par cette gigantesque initiative, qui devrait recevoir le soutien des meilleurs artistes et d'une agence de communication, il ne s'agirait pas d'exposer quelques malheureux responsables d'institutions aux risques de la prison, puisque du faît de leur collectivité ils seraient en quelque sorte rendus invulnérables, mais tout au contraire, il s'agirait de mettre le gouvernement au pied du mur et l'obliger ainsi à remettre à plat les modalités d'applications d'une loi infiniment dangereuse pour les politiques publiques en faveur de la création contemporaine.
Cette initiative pourrait être l’occasion de l’adoption d’une charte par laquelle tous les professionnels s’engageraient sollennellement à défendre la liberté d’exposition des œuvres et la liberté d’expression des artistes dont ils prennent la charge.


Catherine Millet : Quant aux artistes, quels sont leurs moyens de défense ? sont-ils toujours bien informés de leurs droits ? Ont-ils toujours les moyens, y compris financiers, d'engager un procès ?

En théorie, les artistes ont plusieurs moyens de se défendre : la loi est pour tous. Ce qui fait la différence d'un artiste à l'autre, c'est à la fois les moyens financiers, le courage ou la détermination personnelle, et enfin la clairvoyance politique. Ce qu'on constate, c'est que les artistes censurés qui osent des procès contre leurs censeurs les gagnent assez souvent. Guiffrey à Toulon, Bustamante à Carpentras, Daniel Schlier au Frac Franche-Franche Comté, et très récemment Aude du Pasquier Grall à l'université du Mirail à Toulouse. Mais ce qu'il faut noter c'est que ces jugements « favorables » ne rétablissent pas, ou rarement, les œuvres censurées ou les expos fermées. Ils condamnent seulement les fauteurs de censure à dédommager l'artiste. Donc la justice ne condamne pas le censeur là ou ça lui ferait vraiment mal : en l'obliger à montrer l'œuvre qu'il refusait. Pourvu qu'il en ait les moyens, le censeur (ou son administration) peut donc « se payer » sa censure.

Mais tous les artistes n'osent pas faire des procès. Le manque d'argent est un problème réel, fréquent, mais à mon avis secondaire. Un artiste censuré se sent avant tout démoli moralement, et il éprouve psychologiquement un sentiment mélangé de rage et de faiblesse. Ensuite interviennent parfois des calculs ou des chantages plus ou moins glorieux, la peur de se faire une réputation : « si j'attaque en justice je vais être classé emmerdeur », ou « je vais être accusé d'affaiblir l'institution qui est déjà dans une situation difficile, ou le directeur, qui est si sympa ».

Là ou le problème de la censure institutionnelle se corse, c'est que les tutelles administratives qui subventionnent les institutions ne prennent pas toujours la défense de l'artiste. En 2001, la DRAC Languedoc-Roussillon a fait des pressions sur l'artiste Nicolas Frespech dont l'œuvre avait été censurée suite à des pressions du FN, pour qu'il se taise, afin de ne pas mettre en péril les emplois du FRAC qui venait de le censurer ! Abject.

En réalité il faudrait que toute acquisition ou exposition réalisée avec le concours des deniers publics fasse l'objet d'un contrat ou seraient énumérés tous les articles de loi qui protègent les œuvres de l'esprit et qui garantissent la liberté d'expression de l'artiste. L'institution et son directeur s'engageraient en outre expressément par une clause à faire leur affaire de la défense par tous les moyens légaux des œuvres qu'elle aurait pris en charge en cas de tentative de censure.

Enfin, il faudrait que dans un souci de cohérence l'Etat qui aurait subventionné à un titre ou un autre une œuvre ou une exposition censurée, conditionne la poursuite du versement des futures subventions au rétablissement des œuvres ou des expositions menacées et réserve un fond d'aide spécial pour financer l'aide juridique aux artistes et aux œuvres qui feraient l'objet de censure dans un cadre institutionnel.

Pour l'instant on en est encore loin de tout ça, et les problèmes de fond restent entier :
1) changer la loi pour qu’il ne soit plus possible de confondre avec quelconque message porno une œuvre de l’esprit éventuellement offensante mais dont le but principal n’est pas la transgression de la loi.
2) S’agissant de la censure arbitraire, il faudrait réprimer spécifiquement les atteintes contres les œuvres de l’esprit et que les juges cessent de considérer les actes de censure comme de simples différents administratifs ou civils : Lors de la destruction de Bouddha de Bamiyan, en Afghanistan, le secrétaire général de l’UNESCO avait parlé métaphoriquement de « crime contre la culture », notion qui est revenue dans l’actualité suite au pillage des musées de Bagdad. Il me semble qu’il y a la un champ conceptuel à explorer dans la prespective du droit..


Catherine Millet : Ce n'est pas toujours évident quand ces responsables doivent affronter leur hiérarchie administrative ou encore les responsables politiques dont dépendent les subventions accordées aux lieux d'exposition.


Les affaires Bustamante et Fridman sont monolithiques : le maire a fait fermer l’exposition qui ne lui plaisait pas.
Le cas Van de Steg est plus tordu. Ayant fait figurer parmi une vaste installation aux Abbattoirs de Toulouse une dessin à la craie représentant les différents acteurs politiques Toulousains (Baudis le maire sortant, Douste-Blazy, les Motivés, l’opposant socialiste, etc.), Nick Van de Steg eut, selon nous, la faiblesse de céder initialement à une requête « personnelle » de Dominique Baudis lui demandant de supprimer sa figure du dessin, celui-ci aillant expliqué à l’artiste qu’à titre « humain » il se sentait gêné par cette représentation. Van de Steg aillant accepté de céder au maire sur ce premier point, la mairie, quelques heures plus tard, intima sèchement l’ordre à Alain Mousseigne, le directeur des Abbattoirs, de faire effacer la totalité du dessin. Ce qu’apparemment ledit directeur s’empressa de faire, revendiquant même dans une vidéo qui aurait été tournée sur le moment, le bien fondé de son geste iconoclaste ! Dès cet instant Van de Steg eut beau dénoncer la censure et alerter la presse qui en fit des échos, il n’alla pas toutefois pas jusqu’à décrocher la totalité de son œuvre de l’exposition en guise de protestation. L’indétermination relative de Van de Steg dans cette affaire offrit bien entendu au conseiller Régional pour les arts plastiques local un prétexte rêvé pour raser les murs sans faire de vagues dans sa hiérarchie, et la brave ministre socialiste Catherine Tasca descendue spécialement de Paris put ainsi inaugurer, comme si de rien n’était, un musée aux œuvres censurées en compagnie du très lisse et consensuel ex-journaliste et futur président du CSA Dominique Baudis...

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,