DROIT DANS MES GROTTES

Ce texte m’avait été réclamé par La Biennale de Lyon au printemps 2010, suite à une conférence sur l’art, le droit et la Censure que j’avais prononcée devant le barreau de Lyon en décembre 2009.
Il n’a par la suite jamais été édité.
Il exprime certaines inquiétudes face aux violences physiques ou juridiques contre les oeuvres d’art. Il en appelle à la création d’un consistoire Européen des Droits Artistiques.

DROIT DANS MES GROTTES


Des hommes préhistoriques nous ignorons presque tout. Sauf les deux ou trois choses que nous en savons, par la grâce de leur art.


D'abord cet art témoigne qu'ils étaient "humains". En d'autres termes, cette certitude consciente que nous avons de l' humanité et de l' unicité de notre espèce, c'est à des artistes que nous la devons primitivement.

Ensuite, les artistes étaient là les premiers. Les misogynes dussent-ils en souffrir, on est forcé d'admettre que le plus vieux métier du monde n'est pas la prostitution mais la peinture. A tous ceux que les innombrables oeuvres laissées sur les parois des grottes ne convaincraient de cette préséance anthropologique, rappelons que de nos jours encore la réputation sulfureuse des peintres n'a guère à envier à celle des putains.

Enfin, l'art rupestre témoigne de ce que les artistes ont dès le début préféré la pénombre de l'atelier aux lumières des tribunes. En conséquence de quoi je m'interroge parfois avec anxiété sur l'engrenage infernal qui m'a poussé ces dernières années à écrire des articles, susciter quelques tables-rondes, ou prononcer des conférences sur la censure et la liberté d'expression pour y préciser des notions parfois aussi élémentaires que –par exemple– celle de représentation symbolique.

Je suis inquiet, car aussi loin qu'on remonte dans l'aventure humaine, le génie de l'artiste se confond avec l'origine même de notre conscience. Depuis Lascaux, sans doute bien avant, c'est lui, et lui seul, qui continuellement a inventé, révélé, façonné, exploré et étendu les limites de la sensibilité des hommes.

Ce privilège a conféré à l'artiste et à son génie une sorte de statut symbolique aussi étrange qu'exorbitant : celui de fossile vivant de la conscience humaine.

Or, je suis inquiet, car dans un monde en proie au consumérisme, au formalisme règlementaire et à ce que l'historien François Hartog a nommé "présentisme", tout se passe désormais comme s'il fallait déclarer la guerre à ce qui est immémorial, indigérable ou irréductible à sa simple formule, autrement dit, a l'art.


En effet, à l'ère du crime général annoncé contre l'art –c'est à dire,
in fine contre ce qui définit l'Homme– on traquera non pas le criminel, mais le témoin.

Homo Sapiens a jadis supplanté Homo Néanderthalensis, désormais c'est Homo Consumeris qui risque de supplanter Homo sapiens. Pour que le complot réussisse il reste cependant à préparer l'humain en opérant un découplage ontologique à l'intérieur même du sujet..

Ainsi, de même que l'extension des domaines de la procréation médicalement assistée et de la néo-parentalité socialement modifiée semble évoluer symétriquement à une extension de la criminalisation de la sexualité elle-même, on observe des tentatives de plus en plus insistantes de faire porter la responsabilité de l'extension de la violence du monde, non sur les producteurs de la violence, mais sur ceux qui sont susceptibles d'en produire des représentations symboliques crues, c'est à dire essentiellement sur les artistes, choisis de préférence parmi les plus mauvais, afin de donner plus de poids à la tentative de manipulation morale.
Exemple extrême : aux USA, la critique du gangsta-rap et des jeux vidéos violents sont devenus des poncifs du politiquement correct, alors que les critiques frontales de l'industrie des armes et du substrat idéologique qui en structure le marché restent du domaine de l'exception.

Ceux qui mènent la croisade contre l'art étant parfaitement conscients des buts qu'ils poursuivent et du contexte dans lequel ils opèrent, ce sont moins les oeuvres qu'ils visent de prime abord, qu'une altération à long terme de la capacité morale des artistes à représenter le monde tel qu'il le perçoivent.
C'est pourquoi, contrairement aux brutalités physiques et matérielles de la révolution culturelle ou de la destruction des Bouddha de Bamian, la violence contre l'art en occident est essentiellement de type de type intellectuel ou judiciaire puisque elle vise à faire muter chez l'humain la puissance mentale en disponibilité cérébrale (le "temps de cerveau disponible" pour le spectacle publicitaire –dixit Patrick Le Lay).
Du coup on s'étonnera peu que dans son combat,
Homo Consumeris trouve des alliés objectifs chez les intégristes religieux et politiques et aussi parfois, hélas, chez les juristes : l'art étant fondamentalement un champ d'émancipation, il est fatal qu'il se heurte tôt et tard à tous ceux qui à un titre ou un autre font profession de domestication.
On manquerait toutefois à l'honnêteté en omettant de dire que le danger le plus pernicieux qui guette l'art est embusqué chez son plus proche voisin, la culture. Car la culture est contre l'art, tout contre. Tellement contre qu'elle voudrait l'attirer dans un grand lit tout de DRACS tendu.
Mais l'art, qui est mille fois plus vieux que la Culture connait le risque de ces étreintes : celui de se retrouver avec des bâtards qui finiront domestiques, condamnés à passer la serpillère chez la Culture, ou forcés de se prostituer publiquement dans des Museum Centers à Abu-Dhabi.

Mon dernier motif d'inquiétude enfin tient à l'agitation dont l'actualité nous ennivre. Pas de mois, ou de semaine sans qu'un fait de censure, un scandale imaginaire, une décision malencontreuse, un procès inique ou simplement inopportun ne vienne défrayer la chronique et troubler notre esprit. Rien que durant les trois derniers mois, j'aurais eu dix fois motif à changer l'angle de ce texte. Et passé un certain point on ne peut plus suivre.
A long terme l'art survivra à ces agitations, certes. Mais à court terme je me sens parfois comme un homme mort. Comme si l'art était le contraire de la vie en somme.

En 1993, lors l'adoption du nouveau code pénal, avait été évoquée puis finalement abandonnée l'idée de rédiger un code spécial pour les oeuvres de l'esprit.
Dans un monde qui se judiciarise à outrance c'est un abandon funeste dont nous faisons perpétuellement les frais.
J'affirme par conséquent l'urgence de fonder les bases d'un
consistoire Européen des Droits Artistiques dont le préambule pourrait être le suivant :

Manifeste :

« L’art est l’expression formelle d’un attitude esthétique face au monde.


Les Œuvres de l’esprit sont dotées d'une double nature : Matérielle ou patrimoniale d’une part, immatérielle morale ou intellectuelle, d’autre part.

Dans leur dimension morale, les œuvres de l’esprit reflètent par elles-mêmes et
irréductiblement les visions symboliques que les êtres humains se font du monde.

La faculté d’exprimer librement des visions symboliques du Monde résulte d'une nécessité humaine vitale et constitue de ce fait un droit incontestable.

Par conséquent les œuvres de l’esprit, en tant que formes symboliques, quelle que soit leur nature matérielle ou patrimoniale doivent bénéficier d’une protection morale, matérielle et politique particulières de la part de la collectivité humaine.

Comme les idées, auxquelles elles s’apparentent, les œuvres de l’esprit doivent pouvoir être commentées, étudiées, citées, diffusées, divulguées et critiquées librement.

Le régime patrimonial particulier d’une œuvre de l’esprit ne doit pas pour autant constituer un obstacle à la liberté générale de commentaire, de critique de détournement esthétique, de création ou de recréation interprétative de cette oeuvre ainsi qu’il en va dans le domaine voisin des idées. »

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,