ART ET ENGAGEMENT. Libération

Ce texte est paru dans Libération du 19 décembre 1996, à l’occasion de l’exposition « Face à l’Histoire » au Centre Pompidou. Il traite de la lutte contre le sida, de l’engagement et de mes premières sculptures d’expression humaine.
Tout en poursuivant une œuvre de sculpteur, de performer et de critique, Olivier Blanckart a travaillé au cours des quatre années passées dans une association de soins à domicile aux malades du sida. En 1995 il a réalisé au Centre Pompidou un kiosque de documentation d'information et de prévention du sida, La Galerie des Urgences, dont le slogan était : "L'art contre le sida ne sert à rien : mettez des capotes".
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UNE LIBERTÉ SUPPLÉMENTAIRE QU’ON S’OCTROIE

En 1991, je me suis retrouvé sans lieu pour travailler et sans galerie pour exposer. Et avec la guerre du Golfe on a enfin compris que le mur de Berlin était tombé, qu'on avait littéralement "perdu le Nord". En même temps le sida a explosé dans la société. Les années 80 venaient d'atterrir sur le ventre en catastrophe. Il a fallu se poser des questions sur le sens de l'art et le reste. C'est à ce moment là que j'ai commencé à faire des performances artistiques en clochard. Mon propos était de montrer que les artistes, comme d'autres catégorie minoritaires de la société, étaient en voie de sous-prolétarisation à la faveur conjuguée de l'écroulement du marché de l'art et de la montée en puissance des intermédiaires —les commissaires— de l'art contemporain. Substrat honteux mais indispensable à l'économie des symboles, l'artiste faisait désormais l'objet d'une exploitation intense, pour une rémunération nulle voire négative. Il fallait donc montrer par réaction qu'avec presque rien, juste en étant présent ou en distribuant quelques tracts photocopiés minables on pouvait être efficace tout en court-circuitant le système hiérarchique de la représentation. Une action dans la rue pouvait avoir un impact plus fort qu'une exposition à l'intérieur du musée.

En même temps j'ai éprouvé la nécessité d'agir concrètement en dehors du monde de l'art. J'ai décidé de travailler auprès de malades du sida. Comme j'avais déjà une expérience comme garçon de salle dans les hôpitaux j'ai été engagé dans une association de soins à domicile. N'étant ni infirmier ni médecin, mon travail se limitait à faire la cuisine, le ménage, la toilette corporelle, parfois l'accompagnement des mourants. En rentrant chez moi, je reproduisais au crayon feutre sur du papier calque des affiches de Lutte Ouvrière, des articles sur la fin du socialisme parus dans Le Monde, ou encore je faisais du "sperme d'artiste" avec mes crottes de nez et mes poils de cul — les plus petites sculptures que j'aie jamais faites. Je voyais une cohérence entre ma position d'artiste et mon travail auprès des malades. Une tâche faible et ingrate, voire triviale, accomplie sans espoir —à mon niveau— de changer le cours inexorable des choses, mais toutefois indispensable à la préservation de la dignité humaine. Une résistance par la faiblesse. De fait, c'était un engagement de type "humanitaire" mais c'était aussi l'expression d'une rage politique absolue. Mon analyse était, et est toujours, que le sida est un fait médical du point de vue pathologique, mais que comme épidémie c'est un fait politique. Je ne pouvais pas accepter qu'on laisse volontairement mourir des gens sous prétexte qu'ils étaient pédés, camés ou immigrés.

La lutte contre le sida a fait vieillir les formes du militantisme classique qu'on avait connues avant les années 80, en particulier pour ce qui est des images et des symboles utilisés. Dans la bibliothèque des formes Debord et Warhol ont supplanté El Lissitzky et Rotchenko. On a vu aussi, comme toujours, apparaître de la démagogie et de l'opportunisme sans même parler de la bondieuserie sentimentale. Ça m'a incité à une grande prudence lorsque mon association m'a demandé de m'occuper de certaines opérations extérieures, par exemple ce mémorial pour toutes les personnes mortes du sida créé au musée de Cluny au moment de la journée mondiale contre le sida. Ce type d'opération qui relevait à la fois de "l'installation sculpturale", de la scénographie et de la régie d'exposition mettait à contribution mon expérience de plasticien mais il n'était pas question d'expression, ni même de "trucs visuels" personnels. J'ai gardé ça à l'esprit quand j'ai conçu de mon coté la Galerie des Urgences.
Je tenais tellement à séparer mon engagement d'avec ma pratique artistique, que j'ai longtemps nié que le sida aie pu avoir une quelconque influence sur mon œuvre personnelle. Rien n'aurait été pire à mes yeux que de produire un "art du sida". Pourtant j'admets aujourd'hui que certains thèmes sont apparus dans mon travail suite à la fréquentation de la maladie. Par exemple le thème du corps. D'une manière générale je m'accorde une plus grande liberté pour expérimenter les choses.

Depuis quelque mois, je me consacre de nouveau entièrement à l'art. En plus de l'énergie dépensée ces dernières années, et des amis perdus, on finit un jour par se demander si notre propre colère ne devient pas notre ennemi. Il faut alors de prendre du recul.

Ces temps-ci la question de l'art et de l'engagement, revient à la mode. On peut se demander si ça ne correspond pas à la conjonction de la crise du sens dans l'art et d'une terrible trouille politique dans la bourgeoisie. De ce point de vue les incantations officielles sur la culture pour réduire la fracture sociale sont un vrai symptôme. Or il ne suffit pas d'aller à Orange où à Chateauvallon au bras de Marek Halter. Car toute cette agitation est tellement convenue, qu'on finirait presque par se demander si après le sida, le Front National —cette autre peste— n'est pas la nouvelle aubaine politique de Monsieur Douste-Blasy. La vraie question, qui remonte au minimum à Pétain, c'est : aurait-on pu dans le passé agir vraiment, et à tous les niveaux, pour que jamais des fascistes ne soient en situation politique de ramasser une seule miette de pouvoir dans ce pays? et le voudra t'on désormais? Tout le reste, justement, c'est de la littérature.

La seule cause pour laquelle les artistes ont l' obligation impérative d'être engagés, c'est la cause de leur art. Car cet engagement est tout simplement consubstantiel au travail lui-même. L'art est l'expression formelle d'une attitude esthétique face au monde. Benjamin Péret l'avait prouvé magistralement et Régis Debray l'a éprouvé pratiquement, l'engagement politique est d'abord un choix personnel qui s'assume — physiquement, réellement — avec les armes propres à la politique, et l'engagement dans l'art s'exprime par les moyens spécifiques de l'art.

Parfois, il arrive que les artistes mobilisent les moyens de leur art au sujet de causes politiques. Quand le résultat ne dépasse pas les limites du champ politique, ça s'appelle de la propagande. Quand ça dépasse les limites on peut avoir des chefs-d'œuvres. Mais la plupart du temps c'est entre les deux. Du second rayon. Une parenthèse dans l'œuvre principale, et c'est aussi bien comme ça. C'est une liberté supplémentaire qu'on s'octroie, tout le contraire d'une rente sur son petit créneau. Et en tout état de cause, les bons ou les mauvais sentiments ne sauveront jamais une œuvre médiocre.

Olivier blanckart, contemporary art, scotchtape sculpture,